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Le coût de la corruption

Le coût de la corruption

Peu de temps après l’assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan, deux élections, marquées par la corruption, ont été peu ou mal commentées dans le monde occidental.
La première, et de loin la plus tragique, est celle qui a été « remportée » par Mwai Kibaki au Kenya. L’opposition pense, sans doute à juste titre, qu’on lui a volé la victoire, et des factions tribales ont, depuis, menacé de faire glisser le pays vers le chaos. Le risque d’une guerre tribale pleine et entière n’est pas éteint. La violence a fait déjà plusieurs centaines de morts.

L’autre élection a eu lieu en Thaïlande où, quinze mois après un coup d’Etat militaire, le parti d’opposition a, à la surprise générale, remporté une forte proportion des sièges au Parlement. Le coup d’Etat était censé avoir été reçu positivement par le peuple thaïlandais dans la mesure où il avait débarrassé le pays d’un Premier ministre corrompu, Thaksin Shinawatra. Pour autant, les dirigeants issus du coup d’Etat et leur gouvernement intérimaire sont devenus si impopulaires qu’ils ont perdu l’élection, et que c’est le parti de Thaksin, rebaptisé Parti Populaire du Peuple, qui a gagné. Thaksin lui-même reste en exil en Grande-Bretagne, avec une fortune estimée à 2 millions de dollars, et constituée d’argent vraisemblablement détourné. Les Thaï ont, c’est un fait, considéré son parti préférable au régime actuel.
Rien n’indique que le PPP pourra former un gouvernement stable, dans la mesure où, pour gouverner, il lui faudra former une coalition avec de plus petits partis.
Si le PPP peut, néanmoins, former un gouvernement durable, ce sera une bonne nouvelle pour les Etats-Unis et pour l’industrie pharmaceutique. Des sources à Bangkok m’ont dit qu’un gouvernement dirigé par le PPP serait plus à même de créer des relations fiables avec les entreprises occidentales. Et, sous l’angle de la guerre des patentes qui fait rage en Asie où des régimes populistes violent sans cesse davantage les droits de propriété intellectuels, un régime PPP préférerait, à l’évidence, négocier avec les compagnies occidentales plutôt que de se conduire comme le gouvernement actuel l’a fait.

Au Kenya, le gouvernement Kibaki a été élu pour éradiquer la corruption, mais a chassé celui qui était chargé de traiter le problème, John Githongo. Et celui-ci dit que le gouvernement n’a jamais pris la corruption au sérieux.

Selon divers articles de presse, les Thaï, qui ont longtemps pensé que leur système de santé était le meilleur du monde et que le viol des patentes était justifié, en sont venus à comprendre que leur pays se situe aujourd’hui en dessous de la plupart des pays d’Afrique subsaharienne en termes de dépenses de santé par tête et d’accès aux soins. On peut penser que le prochain gouvernement respectera les patentes et se préoccupera davantage de la santé de la population.

Au Kenya, les préoccupations sont plus immédiates. La tribu Luo, qui forme l’épine dorsale de l’opposition, et les Kikuyu, la  tribu la plus nombreuse du pays et le soutien principal du parti au pouvoir, mènent  des actions de violence qui rappellent celles survenues au Rwanda. Un de mes amis qui a tenté de rejoindre son village dans la périphérie de Nairobi m’a dit avoir assisté à des scènes atroces de nettoyage ethnique. On sait qu’une église où s’étaient réfugiés des dizaines de Kikuyu a été totalement incendiée.

Bien que le gouvernement Kibaki ait été élu en 2002 pour lutter contre la corruption, il a, je l’ai dit, chassé Githonko voici trois ans. Il est prouvé que des politiciens importants ont subtilisé des centaines de millions de dollars. Githonko vit en exil, et sa vie serait en danger s’il rentrait chez lui. Kibaki veut, à l’évidence, garder le pouvoir pour détourner davantage d’argent. Le Kenya est plongé dans la pire situation qu’il ait connu depuis vingt ans.

Le bain de sang a des implications qui vont bien au delà des frontières du pays. Tant de ses voisins sont en état de dysfonctionnement avancé, République du Congo, Soudan, et Somalie, que la stabilité du Kenya est cruciale pour la région. Peut-être cela a-t-il été la raison pour laquelle le gouvernement américain a initialement entériné le résultat. L’Union Européenne a, elle, dénoncé plus clairement la fraude, dès la proclamation des résultats. Un observateur européen dit avoir vu ajouter 25 000 voix à la liste gouvernementale dans un unique bureau de vote : ce qui laisse imaginer ce qui a pu se passer dans d’autres bureaux.

La corruption en Thaïlande est inquiétante. Elle a provoqué la chute d’un gouvernement et pourrait en faire tomber un autre. Sur le long terme, cet état de choses peut menacer la croissance économique et prolonger la guerre des patentes, ce qui pourrait conduire à la mort de centaines de thaïs,  condamnés à consommer des médicaments de mauvaise qualité. La corruption au Kenya peut conduire à une vraie guerre.

La prochaine fois que quelqu’un vous dit que la corruption est un prix acceptable à payer pour le « progrès économique », rappelez-lui le Kenya et la Thaïlande. Et quand les donateurs, tout spécialement la Banque mondiale, ignorent la corruption et soutiennent des dirigeants corrompus tels que Mwai Kibaki, ils doivent, au moins pour partie, être blâmés lorsqu’on voit le résultat.


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Roger Bate est chercheur à l’American Enterprise Institute.

 

 


Ecrit par Roger BATE
Le : 14/02/2008

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