Les apparences de la tyrannie
« C’est une cruelle illusion de la jeunesse de croire qu’on trouvera ce que son cœur désire dans la liberté », dit Leo Naphta, le personnage central de La montagne magique de Thomas Mann. Le dimanche 2 décembre, des électeurs situés en des lieux aussi éloignés l’un e l’autre que Caracas et Vladivostok sont allés aux urnes et ont confronté la phrase de Nafta à l’épreuve des faits.
En Russie, le résultat des élections parlementaires a été un triomphe pour Vladimir Poutine : son partie, Russie Unie a remporté 64% des voix. Si on ajoute les voix qui se sont portées sur des alliés du Kremlin, le total de ceux qui ont, de fait, voté pour Poutine, dépasse les 80%. La principale opposition « démocratique » est incarnée par les communistes (11,5% des voix). Le vote place monsieur Poutine, un homme de 55 ans dans la pleine possession de ses moyens, en position de gouverner la Russie pour les quatre années à venir, et sans doute beaucoup plus longtemps.
Par un heureux contraste, la tentative d’Hugo Chavez de se transformer en Président à vie du Venezuela a échoué, de très peu. Quand bien même 49% des électeurs semblaient prêts, selon les décomptes officiels, à renoncer de manière permanente à la possibilité d’avoir un autre Président que Chavez.
Le phénomène par lequel des masses d’êtres humains renoncent avec enthousiasme à leurs droits démocratiques n’est pas nouveau. On l’a vu se concrétiser en Allemagne et en Autriche dans les années 1930. Mais c’est un phénomène que les Occidentaux d’aujourd’hui ont beaucoup de mal à comprendre, tout particulièrement les Américains. L’invocation de la liberté n’est peut-être plus très en vogue aux Etats-Unis, mais la plupart des Américains seraient prêts à faire leurs les mots de George Bush selon lesquels « l’appel de la liberté touche tous les esprits et toutes les âmes ». Quand ce n’est pas le cas, quand en fait cet appel se trouve rejeté de manière consciente et délibérée, on recourt souvent à une rationalisation qui conduit à parler du caractère obscur de la tyrannie.
L’invocation de la culture est l’un des moyens d’une telle rationalisation. Y recourent aussi bien les conservateurs que les adeptes de gauche du relativisme culturel qui expliquent les échecs supposés de zones déshéritées du monde à adopter et préserver des règles démocratiques. L’Afrique et le monde arabe, disent-ils, sont trop marqués par le tribalisme. Le monde musulman ne trace pas de ligne de démarcation entre le politique et le religieux. L’Amérique latine ne parvient pas à trouver son équilibre et oscille sans cesse entre le populisme et le paternalisme. Les Chinois ont depuis des siècles l’habitude d’être gouvernés par des empereurs et des mandarins. Les Russes ont l’habitude ancestrale d’être régis par des tsars et des bureaucrates, et ainsi de suite.
Mais le déterminisme culturel se trouve souvent contredit par la réalité. Face à la Chine, on peut poser le contre-exemple de Taïwan. Face au Zimbabwe, le Botswana. Face à Jeddah, Dubaï, face à Chavez, le Président Alvaro Uribe dans la Colombie voisine. Comme c’est le cas avec les statistiques en matière de sport, la culture permet de tout expliquer jusqu’au moment soudain où elle n’explique plus rien.
Une autre façon de rationaliser consiste à dire que les Poutine et les Chavez du monde doivent leur popularité à des tactiques qui se rapprochent du vieux slogan : « du pain et des jeux ». La manipulation des médias se mêle aux appels au nationalisme et à la xénophobie, la mise en dépendance bureaucratique au bénéfice qui résulte du fait de disposer de pétrodollars à distribuer à ceux qu’on entend favoriser.
L’argument, là, est que les hommes concernés règnent grâce à un ensemble de subterfuges très élaborés. Reste la question de savoir pourquoi ces subterfuges font autant de dupes. Les Vénézuéliens et les Russes peuvent voyager à l’étranger et ont un accès considérable (même s’il décroît) aux informations et opinions diffusées internationalement. Ils peuvent lire les articles angoissés qui parlent du risque de retour à la dictature dans leurs propres pays. Il est d’ailleurs possible que cela ait contribué à faire glisser la tendance électorale au Venezuela. Mais en Russie, l’influence extérieure n’a eu aucun effet sur la popularité considérable et authentique dont jouit Vladimir Poutine, qui semble au contraire s’être trouvée renforcée par la peur et la défiance qui émanent de l’Occident.
La théorie la plus conventionnelle est que Poutine et Chavez gouvernent comme la plupart des autocrates, grâce à un mélange d’intimidation et de sombres manœuvres. Dans un éditorial récent publié par le Wall Street Journal, le dirigeant d’opposition russe Garry Kasparov demande pourquoi Poutine s’est cru obligé de s’engager dans des actions répressives pendant la campagne électorale puisqu’il semblait sûr que Russie unie allait gagner. Kasparov répond à sa propre question en disant que « le Président est très conscient que la structure sur laquelle repose son pouvoir est devenue très friable ».
C’est une évidence que la violence et la crainte sont devenus des facteurs centraux de la politique au Venezuela comme en Russie. Mais ce n’est pas là toute l’histoire. Les Russes et les Venezueliens ont élu leurs dirigeants en ayant à l’esprit des souvenirs amers de périodes démocratiques : effondrement économique et chaos social sous Boris Eltsine, gouvernements incompétents et instables de Rafael Caldera et Carlos Andres Perez. Messieurs Poutine et Chavez sont arrivés au pouvoir en promettant d’inverser le glissement vers la désintégration grâce à ce qu’Anthony Eden a appelé « l’étreinte d’un gouvernement ferme ». Leur bilan, pour l’heure, représente, au moins, l’accomplissement de cette promesse, et leur vaut la gratitude qu’engendre le fait d’avoir tenu parole.
C’est là le contexte crucial dans lequel le Chavisme et le Poutinisme doivent être compris. « Le phénomène totalitaire », a noté le philosophe politique Jean-François Revel, «ne peut se comprendre sans que soit pris en compte la thèse selon laquelle une part importante de chaque société est constituée de gens qui veulent activement la tyrannie : ou pour l’exercer eux-mêmes, ou, plus mystérieusement, pour se soumettre à elle. Dès lors, la démocratie est toujours en péril ».
On peut en tirer une leçon à l’adresse du Président Bush, qui semble parfois oublier que la fécondité inhérente à la liberté doit d’abord se trouver démontrée dans la pratique, autrement dit par ce qu’elle apporte de tangible, avant de se trouver validée moralement ou spirituellement. On peut en tirer une leçon plus vaste aussi : quand bien même la tyrannie peut prospérer davantage en certains contextes propices, elle émane d’inclinations situées au plus profond de l’être humain : l’aspiration à un fonctionnement politique stable, la terreur intérieure qui peut résulter du fait d’avoir à choisir.
Heureusement, la nature humaine ne se résume pas à cela, comme nombre de courageux Vénézuéliens l’ont montré le 2 décembre. L’être humain peut aussi se révéler plus limité. Bienvenue dans la démocratie poutinienne.
Bret Stephens est éditorialiste au Wall Street Journal.
Ecrit par Bret STEPHENS
Le : 16/12/2007
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