Chaque fois que les circonstances politiques font monter le prix du pétrole, de savants experts nous annoncent que cette fois-ci c'est la bonne, que c'est la fin de l'énergie bon marché ; et de supputer la date à laquelle la production de pétrole commencera son inexorable déclin. Les économistes, qui savent qu'il n'y a pas de richesses naturelles, que toute richesse est créée par quelqu'un et que,comme l'a illustré le pari de Julian Simon, le prix des matières premières tend toujours à baisser, ne s'inquiètent de ces prédictions-là que dans la mesure où elles servent de prétexte à des politiques qui saccageront le fruit des efforts des hommes. C'est pourquoi il leur faut rappeler à l'occasion que c'est la politique et non pas la nature qui raréfie le pétrole.
Cet article est paru le 27 janvier 2005 dans le Wall Street Journal sous le titre "Oil, oil everywhere". Il n'a pas pris une ride.
F. G. 
Si le prix du pétrole demeure élevé, c'est parce que son prix de revient demeure trop bas. Et si nous restons dépendants du Moyen orient, ce n'est pas parce que la planète est sur le point de manquer d'hydrocarbures souterrains, mais parce que c'est tellement facile et bon marché des déserts du Golfe persique qu'il est risqué d'investir des capitaux pour extraire un pétrole un peu plus récalcitrant en Alberta, où les dépôts sont bien plus importants.
Il est vrai que le prix du pétrole sur le marché au comptant plane aux alentours de 50 dollars. Mais le faire venir à la surface coûte moins de 5 $ le baril en Arabie séoudite, et le prix de revient moyen dans l'ensemble du monde est certainement en-dessous de 15 dollars. Et avec une technique déjà bien en mains, c'est pendant les 100 prochaines années au moins que le prix de revient de l'extraction du pétrole sur la planète que nous habitons ne dépassera pas 30 dollars.
Ce qui coûte dans le pétrole c'est de le trouver, puis de l'extraire. D'abord, il faut décider où on fait les trous. Aujourd'hui, l'exploration coûte moins de 3 dollars le baril dans une grande partie du Moyen orient, et moins de 7 dollars pour du pétrole profondément enfoui au-dessous de l'océan. Cependant, ces coûts-là sont en baisse et non pas en hausse, parce que la technique d'imagerie qui permet aux géologues de voir à des kilomètres de profondeur à travers des masses d'eau ou de roches s'améliorent plus vite que les réserves ne s'amenuisent. Et il y a bien des dépôts à faible teneur qui ne nécessitent aucune recherche supplémentaire.
Pour prendre un seul exemple parmi tant d'autres, les coûts de recherche sont pratiquement nuls pour les 3,5 billions de barils de pétrole qui imprègnent l'argile du bassin de l'Orénoque au Venezuela et les sables bitumineux de l'Athabasca en Alberta (Canada). Oui, ce sont bien des billions -- plus d'un siècle d'approvisionnement global, au taux actuel de consommation de 30 milliards de barils par an.
Ensuite, il vous faut extraire le pétrole du sable – ou le sable du pétrole. Au moyen orient, le coût actuel de l’extraction est au plus de 1 à 2,5 dollars le baril. En Irak, il est probablement plus proche de 50 cents, même si l’OPEP s’efforce de ne pas laisser publier l’indécence de chiffres aussi bas. Pour les plate-formes les plus chères de la mer du Nord, les coûts d’extraction (investissement plus exploitation) sont installés en dessous de 15 dollars le baril.
Les sables bitumineux, en revanche, on les mine à l’air libre, comme dans l'ouest, et c’est très bon marché ; seulement, ensuite, vous dépensez 10 à 15 dollars de plus pour séparer le pétrole de la matière inerte. A cette occasion, on brûle une partie du pétrole ou du gaz extrait du site pour chauffer de l’eau, dont on se sert ensuite pour “séparer” le bitume de l’argile. Ensuite, il faut séparer chimiquement les éléments du bitume pour produire un pétrole plus léger.
En somme, il en coûte moins de 5 dollars par baril pour pomper du pétrole des sables de l’Irak, et quelque 15 dollars pour l’extraire des sables de l’Alberta.
Alors, pourquoi est-ce que nous n’avons pas encore appris à nous passionner pour le hockey et à acheter canadien ? Les puits ordinaires du Canada nous fournissent déjà davantage de pétrole que l’Arabie séoudite, et maintenant, le bitume canadien nous arrive aussi : l’Athabasca Oil Sands Project, investissement à 5 milliards de dollars (US) que Shell et ChevronTexaco ont lancé en Alberta en 2004, extrait désormais 155 000 barils par jour.
Et dans le sud, au Venezuela, la Ceinture de l’Orénoque donne 500 000 barils par jour.
Cependant, voilà le hic : rien qu’en ouvrant ses robinets un peu plus pendant quelques années, l’Arabie séoudite pourrait rapidement contraindre à liquider complètement ces énormes investissements de l’Athabasca et de l’Orénoque. S’il est risqué d’investir des milliards dans des raffineries de sables bitumineux, ce n’est pas parce qu’extraire du pétrole de l’Alberta serait particulièrement difficile ou dispendieux, mais parce que c’est trop facile et bon marché d’en extraire d’Arabie. Si les prix du pétrole varient et atteignent des sommets à l’occasion, ce n’est pas parce que le pétrole serait particulièrement rare, mais parce qu’il est surabondant à des endroits où on a de la peine à trouver de bons gouvernements. C’est un vrai risque que d’investir 5 milliards de dollars en cinq ans lorsqu’à Riyadh un cousin par alliance d’Osama ben Laden peut faire chuter de 20 dollars le prix du pétrole d’un geste nonchalant de la main.
La consolation c’est que l’Arabie fait face à son propre dilemme : en effet, une fois que la plate-forme en pleine mer a été construite dans la mer du Nord, une fois que la grosse marmite est en place en Alberta, et qu’elle a commencé à bouillir, son coût est un coût historique. Il se peut que les premiers investisseurs ne récupèrent jamais leur capital, mais une fois que celui-ci est passé par pertes et profits, n’importe qui peut continuer l’exploitation dans des conditions très rentables pour lui. Quant aux coûts d’investissement, ils vont continuer à baisser, parce qu’une raffinerie de sables bitumineux dépend de la technique, et que les coûts liés à la technique sont toujours à la baisse. On a, par exemple, créé génétiquement des bactéries qui cassent les molécules lourdes du pétrole pour nettoyer les marées noires, et pour extraire du cuivre de gisements à faible concentration. On pourrait bien retrouver ces petites bêtes à travailler le terrain là où le pétrole d’Alberta est emmagasiné.
A court terme tout demeure possible : la demande de pétrole s’accroît tous les jours en Inde et en Chine, où un bon gouvernement s’installe enfin, tandis que la plus grande partie du pétrole accessible sur terre se trouve sous des territoires occupés par des théocraties féodales, des kleptocrates et des fanatiques. Jour après jour, le marché fait son travail, qui est de tenter d’incorporer ces deux réalités antithétiques dans le prix du pétrole au comptant ; mais présumer que ces prix-là annoncent l’épuisement de la planète, c’est une sottise.
Au cours du siècle écoulé, on n’a pas vu s’accroître le coût de l’extraction pétrolière, il est au contraire demeuré remarquablement stable. Dans l’avenir, sur le long terme, il se peut qu’il s’accroisse très progressivement, mais certainement pas brutalement. La terre est bien plus grande qu’on ne le pense, les dépôts inexploités sont immenses, et la technique pour séparer le pétrole de sa planète ne cesse de s’améliorer.
La politique pétrolière des Etats-Unis devrait être d’encourager de nouveaux investissements aux Etats-Unis, au Canada et autres pays producteurs de pétroles qui sont politiquement stables, et de promouvoir la stabilité politique dans ceux qui ne le sont pas.
Ecrit par et Mark Mills Peter Huber
Le : 17/05/2007
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