QU'EST-CE QUE L'ECONOMIE DE LA CONNAISSANCE?
Le livre de Thomas Friedman L
a terre est plate est, depuis deux ans, un best seller planétaire. Il inclut une explication claire et limpide de la façon dont l’économie mondialisée dans laquelle nous sommes est en train d’abolir les barrières géographiques, politiques, juridiques qui avaient structuré l’ère industrielle. Il montre en quoi les prétentions dirigistes et bureaucratiques sont vouées à l’échec et destinées à se trouver balayées par la dématérialisation des procédures économiques, par la virtualisation de la finance, par l’accès à la prééminence du capital intellectuel.
Nul, parmi ceux qui ont lu ou liront Friedman ne pourra nier qu’il décrit ce qui se passe sous nos yeux. Nul ne pourra se refuser à reconnaître l’évidence : à savoir que ce que j’appelle "mondialisation accélérée" pour souligner que ce qui se joue est distinct des mondialisations antécédentes n’est pas une option décidée par quelques idéologues "ultralibéraux", mais un fait. Ceux qui ont lu ou liront Friedman pourront au contraire se trouver incités à aller plus loin, à défricher de nouveaux territoires où penser la diversité complexe de l’évolution en cours, à insister sur de dimensions que Friedman laisse de côté, telles que l’histoire des cultures, la géopolitique, les perspectives ouvertes par l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou la physique quantique. C’est ce que je fais dans l’un de mes prochains livres, qui s’appellera « la septième dimension ».
Ce qu’on peut constater en France, hélas, est que Friedman a été, jusqu’à présent, relativement peu lu, et que ceux qui l’ont lu, le plus souvent, l’ont fait en utilisant le filtre de dogmes préalables et d’idées préconçues, comme si, pour eux, tenter de préserver des visions du monde obsolètes et contredites par la réalité était infiniment plus important que regarder la réalité en face.
En pareil contexte, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on parle beaucoup d’ "économie de la connaissance" sans toujours sembler savoir de quoi on parle. Et il n’y a rien d’étonnant non plus à ce que, à l’échelle française, comme, au delà, à l’échelle européenne, l’ "économie de la connaissance " reste une expression, un assemblage de mots, et ne se concrétise pas, ou fort peu, ou avec un retard qui risque de s’aggraver et de devenir préoccupant.
L’Institut entend donner à ceux qui veulent comprendre, les instruments nécessaires pour cela. Et cet article synthétique en précède d’autres consacrés à ce sujet crucial.
Le livre de Friedman dégage un ensemble de principes qu’il serait indispensable de considérer comme acquis :
- l’
outsourcing, autrement dit l’action consistant à faire fabriquer ailleurs ce qui a été conçu ici ou en un autre lieu encore, s’accélère et ne pourra que s’accélérer davantage dans les années à venir. Les entreprises ont, de facto, pour horizon la planète. La création de valeur est désormais essentiellement immatérielle. Il ne sert à rien de pester contre ce qu’on appelle, en France, les "délocalisations" : les processus en cours se poursuivront. Les sociétés développées vont devenir pleinement des sociétés post-industrielles où on vivra essentiellement de création et de services.
- l’
insourcing, à savoir l’intégration dans une entreprise d’activités qui lui étaient extérieures, mais dont elle découvre qu’elle peut les internaliser fera toujours davantage partie intégrante du processus entrepreneurial. Une vaste recomposition est en cours sur ce plan, et elle en est à son simple commencement.
- l’
offshoring, à savoir la relocalisation d’activités internes à une entreprise en d’autres territoires du monde où ces activités pourront se trouver accomplies plus efficacement et pour un meilleur prix ne fera que s’accentuer
- l’
opensourcing, c’est-à-dire l’utilisation des ressources en information disponibles sur le réseau, leur enrichissement par fécondation mutuelle venue de la part de tous les acteurs du réseau ne fera lui-même que s’accentuer.
Les analyses de Friedman recoupent celles élaborées par Charles et Louis-Vincent Gave dans
Our Brave New World, où les entreprises créatrices de valeur immatérielle sont définies comme « entreprises plateformes » (la profitabilité naît désormais uniquement ou presque de l’innovation, de l’invention et de la commercialisation, pas de la production matérielle) et où le lecteur est invité à repenser les données utilisées dans les calculs macroéconomiques et financiers (on ne peut calculer, par exemple, un déficit commercial en l’ère en laquelle nous sommes comme on le calculait en l’ère industrielle : "nous sommes en train d’assister à la privatisation des balances commerciales").
Les analyses de Friedman trouvent aussi un prolongement dans le dernier livre de Alvin et Heidi Toffler,
Revolutionnary Wealth, où les Toffler insistent sur les gains de richesse et de productivité résultant de la prééminence, toujours croissante, de "l’information" et du "savoir" en tant que biens non rivaux, ainsi que sur le décalage entre le temps, rapide, de l’innovation et de la création entrepreneuriale, le temps, plus lent, d’adaptation des êtres humains en une société à l’innovation et à la création entrepreneuriale, et le temps, bien plus lent encore, d’adaptation des institutions et des lois.
La relative incompréhension dont je parlais plus haut, la crispation de certains sur des dogmes préalables et des idées préconçues relèvent vraisemblablement de cette lenteur d’adaptation qui est, aussi et surtout, inaptitude à comprendre.
Les détenteurs de pouvoir politique et, plus encore, ceux qui ont en main les institutions, montrent partout sur la planète, mais, au sein du monde développé, tout particulièrement en Europe, une incompréhension plus grande encore, et diverses formes d’inertie qui ne pourront se trouver dépassées qu’à partir du moment où elles seront vues comme des formes d’inertie.
Je terminerai en attirant l’attention sur un texte disponible sur le net que m’a signalé Charles Gave. C’est une étude économique réalisée voici quelques mois pour la Réserve Fédérale de Dallas. Elle s’appelle
The Best of All Worlds, Le meilleur de tous les mondes, et porte, précisément sur la globalisation telle que portée et emportée par l’économie de la connaissance.
On y trouve des faits : "Le monde est plus et mieux connecté que jamais", notent les auteurs, "il existe aujourd’hui quarante deux téléphones portables pour cent personnes sur la terre. Internet est effectivement devenu un village global. Deux cent neuf pays sont en ligne aujourd’hui alors qu’ils n’étaient que vingt en 1990. Un être humain sur six dispose d’une connexion au net, et des millions de gens supplémentaires se rendent dans des cybercafés". Ou encore ceci : "Au cours des trente cinq dernières années, le taux d’alphabétisation est passé de soixante trois à quatre vingt deux pour cent de la population mondiale. Plus de neuf cent millions d’ordinateurs personnels sont utilisés, soit un pour sept individus. Les plus récents de ces ordinateurs sont quarante fois plus puissants que ceux fabriqués seulement dix ans auparavant. Notre capacité à stocker des informations est devenue immense. Une clé USB ordinaire peut contenir plus de dix mille fois la quantité de données que pouvait contenir une disquette du début des années 1990".
On y trouve aussi des analyses : "Dans l’économie globale qui s’ouvre ainsi, le capital, le travail, les technologies ont la liberté de se combiner de manières indéfiniment multiples et efficaces. Des entreprises peuvent utiliser le monde entier pour créer et produire. La baisse des coûts de transport et la rapidité de ceux-ci ont permis aux producteurs d’élargir et de diversifier leurs éventails de produits et de composants. D’une même façon, la baisse radicale du coût des communications a incité les entreprises de service à globaliser leurs opérations d’information ». Puis : « Les services sont devenues la partie majeure des économies modernes, soixante dix sept pour cent de l’économie américaine. Les communications rapides et peu onéreuses de l’ère de la connaissance nous ont fait entrer dans une nouvelle phase de la globalisation où la concurrence se fait planétaire aussi pour les services".
Aspect très important : "Un monde basé sur l’information diffère d’un monde basé sur la production matérielle en ce que les produits ont un prix de conception élevé et des coûts marginaux de production très bas. Les produits de l’ère de la connaissance coûtent très cher à concevoir, car ils impliquent d’énormes investissements en capital intellectuel. Une fois le produit conçu, le coût de production proprement dit est faible. De tels produits peuvent se vendre de moins en moins cher à mesure que les marchés se font plus vastes et plus globaux".
Aspect tout aussi important : "L’abaissement des barrières qui s’opposaient à la libre circulation des capitaux a libéré les capitaux financiers qui sont la force qui alimente la croissance économique, et leur a permis de chercher partout sur terre la rentabilité la plus élevée, ce qui a permis une croissance exponentielle des gains de productivité".
On pourrait aussi citer ce passage, que les tenants de politiques de la concurrence devraient méditer : "Si les économies d’échelle dans les secteurs de l’économie de la connaissance favorisent les grands producteurs et peuvent donner à l’innovateur une position hégémonique, la globalisation en cours est aussi un catalyseur de la concurrence en ce qu’elle abaisse le coût d’entrée sur le marché, et permet l’introduction plus aisée de produits rivaux. L’irruption potentielle incessante d’innovations ou de produits rivaux fait baisser les prix. L’économie de la connaissance, saturée d’informations sans cesse renouvelées et planétaires, ne peut qu’accélérer l’émergence de nouveaux produits sur le marché".
Viennent les conclusions : "La croissance de la productivité globale a doublé au cours des vingt dernières années. Des gains de productivité se traduisent par de meilleurs niveaux de vie. Toutes les régions du monde ont fait mieux au cours de la dernière décennie qu’au cours de la décennies précédente, sauf l’Europe et le Japon".
Les raisons de cette moindre croissance des gains de productivité au Japon sont propres au Japon, à ses spécificités organisationnelles et culturelles, et aux conséquences de celles-ci, et j’y reviendrai dans un prochain texte. Les raisons de cette moindre croissance en Europe pourraient tenir aux formes d’inerties et aux incompréhensions déjà évoquées.
Guy Millière
Ecrit par Guy Millière
Le : 04/11/2007
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