MICROSOFT : PREDATEUR OU PROIE ?
Au mois de février dernier, l’Union Européenne a infligé à Microsoft une amende de près d’un milliard d’euros. C’était l’amende la plus forte jamais infligée par la Commission, mais Microsoft pouvait penser qu’il s’agissait seulement d’un jour parmi d’autres, et de l’action d’une agence de régulation parmi d’autres. L’entreprise est confrontée aux autorités antitrusts sur trois continents, et depuis plus d’une décennie. Par ailleurs, l’amende, justifiée par le fait que Microsoft était censée ne pas avoir respecté l’accord avec la Commission passé en 2004, était, en fait, assez peu de choses par rapport à l’essentiel: la proposition de rachat de Yahoo par Microsoft pour un prix de 45 milliards de dollars (pour peu que les actionnaires veuillent vendre) devait, si elle s’était concrétisée, se trouver autorisée par le Ministère américain de la Justice et bien sûr, par le commissariat européen à la concurrence.
On pourrait déduire de tout cela que le système fonctionne. N’est-il pas évident qu’une entreprise qui représente une énorme part de marché dans un secteur clé doit être surveillée de près ? L’évidence peut néanmoins être trompeuse. En dépit de sa taille, Microsoft s’est toujours refusée à exploiter son pouvoir de marché au détriment des consommateurs, probablement à tort, pourrait-on dire, si l’on considère que le seul but d’une entreprise doit être de maximiser ses profits à court terme. En fait, Microsoft a toujours eu peur de laisser à ses rivaux une chance de se doter grâce à de nouvelles technologies, d’un avantage qui lui ferait mordre la poussière. Et la volonté de l’entreprise de dépenser davantage pour avaler Yahoo que les capitalisations de Ford et de General Motors combinées laisse penser que Microsoft pense que les barbares sont à ses portes.
Le pouvoir de marché ne dure jamais longtemps dans les hautes technologies
La période au cours de laquelle des entreprises qui disposent d’une avance en termes de marketing et de technologie sont à même de conserver celle-ci semble, en fait, toujours plus brève. En ces conditions, les politiques antitrust, fondées sur les évaluations traditionnelles du pouvoir de marché, sont aujourd’hui au mieux une façon d’assurer la rémunération de juristes, et, plus vraisemblablement, un obstacle à l’innovation.
Si les conflits entre Microsoft et les régulateurs ont été nombreux et variés, ils ont reposé, en général, sur les succès passés obtenus par l’entreprise au détriment de rivaux moins efficaces. Ainsi, Microsoft a brisé l’emprise de Netscape sur les logiciels de navigation en ajoutant Internet Explorer sans augmentation de prix à son système d’exploitation. Microsoft a surpassé Sun Microsystems dans le secteur des serveurs en fixant des prix bas et en simplifiant les connexions aux ordinateurs utilisant Windows. Microsoft a, au fil du temps, et jusque voici peu, concurrencé victorieusement tous les fournisseurs majeurs de technologie numérique, et dépensé des sommes importantes pour rester en course dans des secteurs allant de la messagerie aux consoles de jeu.
Cela dit, le pouvoir de marché de Microsoft avait déjà commencé à fléchir au temps où l’entreprise était aux prises avec des régulateurs en étaient encore à déterminer quelles applications elle avait le droit d’inclure dans ses systèmes d’exploitation et quelles informations elle devait partager avec ses rivales. Cela avait commencé avec la revanche des obsédés de technique et l’ascension étonnante des logiciels Open Source qui ont contribué à placer Microsoft sur la défensive dans les secteurs qui faisaient sa force. Linux est ainsi devenu un rival formidable dans les systèmes d’exploitation pour les serveurs qui font fonctionner internet. Firefox a, de son côté, fait baisser considérablement le pourcentage d’utilisateurs d’Internet Explorer. Microsoft en est venue récemment à ressembler davantage à un homme ordinaire qu’à Superman dans d’autres secteurs. Elle n’a jamais réussi à s’imposer dans les logiciels pour téléphones numériques. Elle n’a pris aucune part de marché à Apple dans le secteur des lecteurs MP3. Et elle doit désormais déployer les plus grands efforts pour rester dans la course avec Sony et Nintendo dans le secteur des consoles. Aspect peut être plus inquiétant, le système d’opération Vista qui était censé remplacer Windows en tant que source assurée de revenus a été accueilli dans une quasi indifférence. En raison d’une réticence des entreprises à passer à Vista, seulement 100 des 270 millions de PC vendus dans le monde en 2007 était équipés du successeur de Windows.
Le cauchemar sur l’horizon, cela dit, celui qui a poussé Microsoft à offrir une prime de 62% aux actionnaires de Yahoo est constitué de Google et de la nébuleuse internet. Si l’objectif immédiat d’une fusion avec Yahoo serait, pour Microsoft, d’ajouter du volume à son service de publicité internet aux fins d’empêcher Google de prendre le marché entier, bien davantage est en jeu.
Microsoft (comme presque tous ceux qui sont dans le secteur des logiciels aujourd’hui) pense apparemment que l’informatique est sur le point de glisser de l’ordinateur vers les serveurs qui gèrent les flux d’information à destination des objets allant du téléphone cellulaire aux ordinateurs portables et aux consoles de jeu.
Si c’est exact, l’essentiel de la mémoire numérique et tout le traitement des données seront gérés en ligne par des milliards de serveurs. Et les profits qui ont fait de Microsoft l’une des entreprises les plus profitables du monde iront vers des entreprises offrant des portails web ouvrant à des services allant des moteurs de recherche aux réseaux sociaux, au traitement de texte, à la musique et à la vidéo téléchargeables. En pareil cas, les problèmes de Microsoft ne font sans doute que commencer : Google maîtrise à la fois, en effet, la technologie et le marketing requis pour dominer les services en ligne. L’entreprise a créé voici peu un logiciel de productivité bureautique qu’elle offre gratuitement aux fins d’attirer les utilisateurs vers d’autres services en ligne de Google : procédé utilisé par Microsoft pour concurrencer Netscape lorsqu’Internet Explorer a été ajouté à Windows. Si Microsoft entend défendre efficacement la profitabilité de ses logiciels de bureau ou incarner un défi majeur pour Google dans les services en ligne, elle devra tenter de remonter vers le sommet du mât glissant et changeant que sont les technologies de l’information.
Il est difficile de savoir avec certitude si Google sera effectivement et durablement la prochaine puissance hégémonique et si le train de Microsoft Windows/Office va pleinement dérailler. Ce qu’on sait, par contre, est que de nouveaux créateurs du net remplaceront un jour Google : comme Microsoft a remplacé IBM dans les années 1980. Et ce qui est clair est que les technologies, en particulier les technologies de l’information, changent plus vite que les politiques de concurrence ne s’adaptent aux changements.
Cela devrait être pris en compte lorsqu’il s’agit de prendre des mesures de régulation concernant les géants des technologies de l’information. Une focalisation excessive sur la profitabilité et les parts de marché a incité, ces dernières années, les autorités américaines et européennes à porter un regard faux sur les plaintes des concurrents de Microsoft.
Microsoft a certainement les ressources financières pour se défendre. Et même pour payer des amendes énormes sans en souffrir beaucoup dans le court terme. Si elle doit se trouver confrontée à des régulateurs hostiles à chaque virage stratégique, elle aura, cela dit, peu de chances de concurrencer efficacement Google ou ses semblables.
Ce qui vaut pour Microsoft vaut pour toutes les entreprises efficaces du secteur high tech dont la prédominance sur un marché se trouve davantage remise en cause par la rapidité des changements technologiques que par le jeu traditionnel de la concurrence. Persister à traiter Microsoft, Google, ou les entreprises qui leur succèderont, comme des entreprises monopolistes nuirait à leur capacité à rester efficaces face à leurs concurrents et ralentirait l’innovation. Ce serait un problème grave pour les économies les plus avancées, dont la croissance dépend toujours davantage de la création.
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Robert Hahn est directeur exécutif du Reg-Markets Center et chercheur à l’American Enterprise Institute. Peter Passell est chercheur au Milken Institute.
Ecrit par ROBERT HAHN & PETER PASSELL
Le : 29/05/2008
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