Même quand on peut voir que c'est au moins en partie pour des raisons politiques (inflation, guerres), dès que le prix du pétrole augmente pendant quelques mois, on voit force commentateurs déclarer que c'est la fin de l'énergie à bon marché, perdant de vue le fait que, comme Julian Simon l'avait illustré avec son fameux pari, la tendance à long terme du prix des matières premières est à la baisse : ce qui veut dire que celles-ci deviennent constamment moins rares à mesure qu'on les utilise. L'histoire économique fournit d'ailleurs aussi les preuves, surabondantes, du fait que l'ingéniosité humaine engendre constamment des progrès de la production dans tous les domaines, progrès au départ inimaginables à partir de ce qu'on tenait pour "les ressources existantes".
Si, à l'encontre de cette expérience-là, on nous ressert régulièrement les vaticinations néo-mathusiennes sur les limites à la croissance et l'épuisement des ressources, c'est parce que sa prise en compte se heurte constamment au prétendu "bon sens" des scientifiques pour qui "rien ne se perd, rien ne se crée". Or, Lavoisier, qui n'était pas seulement un savant expérimentaliste mais aussi un économiste, savait lui-même que la richesse est créée ; et les progrès mêmes de leurs propres sciences attestent constamment l'apparition d'une nouveauté réelle dans l'univers : celle qu'y apporte la pensée des hommes. Il s'ensuit qu'il n'y a pas réellement de ressources naturelles ; que toute richesse est produite par quelqu'un : produire consiste à transmettre à la matière l'information créée par l'esprit de l'homme.
D'où l'intérêt des analyses comme celle de Robert Bradley, qui savent que les prétendues "ressources naturelles" ne sont au contraire devenues des ressources que parce que quelqu'un les a découvertes comme telles ;
et leur intérêt est d'autant plus réel aujourd'hui que l'économie post-industrielle est beaucoup plus visiblement une économie de l'information que celles qui l'ont précédée.
Ce texte est aussi paru en anglais sur le site du Property and Environment Research Center (PERC) dans le PERC Report de septembre 2004 - Vol 22, numéro 3.
Dans la mesure où la notion d'"épuisement des ressources" est logiquement l'expression d'un "fixisme" métaphysique aussi traditionnellement identifié que contraire à l'expérience, j'y ai traduit "depletionism" par "fixisme" et "depletionist" par "fixiste".
F. G.

"Cette fois-ci c'est pour de bon" dit le sujet de couverture du numéro de juin 2004 de National Geographic. "C'est le début de la fin pour le pétrole bon marché."
Régulièrement, des livres et des articles, écrits par des géologues, écologistes et autres, nous annoncent une ère nouvelle de rareté pétrolière.
On peut citer : Kenneth Deffeyes, Hubbert's Peak: the Impending Oil Shortage (Princeton: Princeton University Press, 2001) ; Richard Heinberg, The Party's Over: Oil, War and the Fate of Industrial Societies (Canada: New Society Publishers, 2003) ; David Goodstein, Out of Gas: The End of the Age of Oil (New York: W. W. Norton, 2004) ; et Stephen Leeb & Donna Leeb, The Oil Factor: Protect Yourself-AND PROFIT-from the Coming Energy Crisis (New York: Time Warner, 2004).
Le héros du jour, ressuscité pour la circonstance, est M. King Hubbert (1903-1989), géologue de la Société Shell Oil qui, il y a un demi-siècle, avait présenté une courbe en cloche décrivant selon lui l'évolution de la production pétrolière au cours du temps.
Cependant, une autre théorie, celle d'Erich Zimmermann, économiste peu connu du XX°siècle, laisse entendre que cette analyse-là n'est pas fondée
Le modèle de Hubbert a bien prédit que la production de pétrole aux Etats-Unis atteindrait son maximum vers 1970 ; en revanche, une prévision parallèle, comme quoi la production de gaz suivrait la même évolution, s'est révélée fausse. Et sa prédiction comme quoi la production mondiale de pétrole entamerait vers l'an 2000 un irréversible déclin (Hubbert 1956) est mal partie. En 2003, la production pétrolière dans le monde avait dépassé de 2,5 % celle de l'an 2000 (U.S. Energy Information Administration [U.S. EIA] 2004b).
La logique qui sous-tend le pessimisme en matière de ressources minérales est simple. Elle raisonne ainsi : le pétrole est une ressource fixe, qu'on ne peut pas reproduire dans un délai historique. Toute utilisation réduit la ressource, et une progression géométrique de la demande, telle que l'accroissement de 1,9 % par an prédit pour les vingt prochaines années (U.S. EIA 2004a, 167), diminuera rapidement la disponibilité restante.
Stock fixe plus demande croissante égale épuisement et accroissement de la rareté économique.
"Vous n'avez pas regardé les données", répondent les expansionnistes. Au cours du temps, pour répondre à une demande croissante, la base de ressources pour les différents minéraux s'est incroyablement développée, y compris avec des baisses de prix en valeur réelle. Lorsqu'on a laissé libre cours à l'ingéniosité humaine, la disponibilité des ressources s'est accrue avec la consommation au lieu de diminuer.
On associe souvent la position expansionniste au nom de Julian Simon, qui en 1990 a gagné le pari le plus connu de l'histoire économique. Avec Paul Ehrlich, John Holdren, et d'autres, il avait parié que le prix de certaines ressources minérales ajusté pour l'inflation serait plus bas en 1990 qu'il ne l'était en 1980, et ça avait bien été le cas.
Et si on faisait le même pari aujourd'hui, celui-ci serait probablement gagnant. Depuis quelques années, les prix mondiaux du pétrole, et ceux du gaz naturel en Amérique du nord sont plus élevés que leur moyenne historique, mais les ajustements de offre et de la demande promettent de les faire baisser à terme, pourvu qu'on libère l'accès aux réserves et l'initiative des entrepreneurs.
On pourra mieux comprendre le fossé qui sépare les fixistes des expansionnistes – et choisir entre les deux – si on comprend la théorie fonctionnelle des ressources minérales développée par Erich Zimmermann (1888-1961), économiste à l'Université de Caroline du Nord puis à l'université du Texas. Son point de vue apporte un fondement théorique à la pensée expansionniste moderne.
Zimmermann rejette le postulat fixiste : les ressources ne sont pas des objets connus et fixes. Elles sont ce que les êtres humains utilisent pour satisfaire des besoins à un moment donné. Pour Zimmermann (1933, 3; 1951, 14), ce qui transforme la matière indifférenciée en "ressources" c'est le jugement de l'homme et lui seul. Ce qui passe aujourd'hui pour des "ressources" pourrait aussi bien ne pas en être demain, et vice-versa.
"Les ressources sont des notions fonctionnelles, parfaitement évolutives ; elles n'existent pas en soi ; elles apparaissent, elles de développent à partir de la trinité interactive de la nature, de l'homme et de sa connaissance ; la nature y fixe des bornes extérieures, mais c'est le plus souvent l'esprit humain et la culture qui sont responsables de la part de la réalité physique devenue disponible pour servir l'homme "
(Zimmermann 1951, 814-15).
Et Zimmermann de conclure que "l'information est véritablement la mère de toute ressource" (10).
Zimmermann établissait une claire distinction entre la manière dont les sciences de la nature envisagent les ressources, et celle dont les économistes le font.
"Pour le physicien, la loi de la conservation de la matière et de l'énergie est le B.-A. BA ; mais l'économiste, pour sa part, s'intéresse moins à la quantité totale qu'à celle qui est effectivement disponible"
(Zimmermann 1933, 45).
Et d'avertir :
"Pour ceux qui se sont habitués à considérer les ressources comme des données matérielles de la nature, cette définition fonctionnelle des ressources doit forcément paraître étrange,"
dans la mesure où cela semble "priver la notion de son caractère concret et la transformer en vapeur immatérielle" (4).
Passer du tangible à la relation, du mesurable au conceptuel, de l'absolu au relatif, du fixe au circonstanciel, du matériel à ce qui dépend des institutions c'est, ouvert par Zimmermann, l'accès au monde économique réel. Cependant, cette théorie-là, l'orthodoxie des économistes n'en a tenu aucun compte, au moment où elle essayait de réinventer sa discipline comme une science "dure", fondée sur des relations mathématiques. Les économistes se sont alors entichés d'une conception déterministe de ressources qui seraient connues et fixes, censée leur permettre de calculer le taux d'extraction "optimal" d'une ressource "épuisable" (Krautkraemer 1998). Evidemment, ils l'ont fait aux dépens de toute compréhension de la dynamique des ressources dans le monde réel.
D'ailleurs, dans leur alarmisme, les fixistes se trompent d'après leurs propres critères en négligeant l'ampleur de la base de ressources fondée sur l'énergie du carbone. En 2001, le Conseil Mondial de l'Energie (2001, 161) avait conclu que :
"les ressources en carburant fossile suffisent pour fournir une vaste palette de scénarios possibles jusqu'en 2050 . . . et bien au-delà."
De même, l'Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) a constaté que les carburants fossiles sont tellement abondants que leur disponibilité n'imposera "aucune limite au cours du XXI° siècle" (2001, 4). L'IPCC estime qu'entre 1860 et 1998, on n'a mis en production et consommé que 1,5 % de la base matérielle totale de la croûte terrestre (236). Une telle disponibilité représente, potentiellement, plusieurs milliers d'années de consommation en accroissement (Bradley & Fulmer 2004, 91).
Les géologues divisent le stock de ressources terrestres en trois catégories : "prouvées" (découvertes et prêtes à la production), "probables" (que l'on pense pouvoir prouver avec le temps), et "spéculatives" (estimées mais pas rentables).
L'activité créatrice – c'est-à-dire la production des ressources par les entrepreneurs – transforme les ressources probables en ressources prouvées, et les ressources spéculatives en ressources probables (McDonald 1995). Ce qui coûte cher aujourd'hui sera bon marché demain. Les huiles lourdes, telles que l'orimulsion au Vénézuéla et le bitume en Alberta, entre en concurrence avec le pétrole brut. Voilà des exemples de ces ressources qui "n'étaient pas là, mais qui apparaissent", et qu'il est mort trop tôt pour voir.
L'HOMME ET LES RESSOURCES
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"Avant l'apparition de l'homme, la terre regorgeait de sol fertile, d'arbres et de fruits comestibles, de rivières et chutes d'eau, de gisements de charbon et de pétrole, de dépôts de minerai ; les forces de la gravitation, de l'électromagnétisme, de la radioactivité étaient déjà là ; le soleil dardait ses rayons vivifiants, engendrait les nuages, animait le vent ; mais de ressource, il n'y en avait aucune" (1933, 3)
LES RESSOURCES ET LES INSTITUTIONS
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"Une interprétation fonctionnelle des resources… fait apparaître futile toute interprétation statique de celles d'une région ; en effet, les ressources ne changent pas seulement avec toute réinterprétation des objectifs de la société, avec toute modification du niveau de vie, avec toute réorganisation des classes et des individus, elles changent aussi avec tout changement dans les conditions de la production – institutionnelles aussi bien que techniques" (1933, 216)
LES RESSOURCES ET LA CONSERVATION
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"Si les ressources pétrolières étaient toutes entièrement disponibles dès le début, et si elles ne pouvaient pas augmenter, mais seulement diminuer quand on les utilise, ce pourrait être une bonne idée de recommander un emploi parcimonieux pour éviter un inévitable épuisement. Cependant, si les ressources pétrolières sont des objets dynamiques, qui n'apparaissent qu'e réponse aux efforts des hommes et à l'influence culturelle, il semblerait que les vivants pourraient en faire davantage pour la postérité en créant un climat favorable à ces forces qui créent les richesses, et qui, en se déployant, permettent le plein développement des réserves pétrolières, plutôt qu'en poussant à une économie prématurée bien avant que les ressources se soient pleinement développées" (1957, 8-9)
Extraits de : World Resources and Industries (Harper & Brothers, 1933);
Conservation in the Production of Petroleum (Yale University Press, 1957).
C'est en vain que les économistes qui travaillent dans le paradigme fixiste attendent un "signal d'épuisement" des données qui leur parviennent, l'espèce de tournant bien visible à partir duquel la rareté matérielle l'emporterait sur l'ingéniosité des hommes.
C'est un nouveau programme de recherche qu'il nous faut : l'économie appliquée doit se concentrer sur le changement institutionnel pour expliquer et quantifier les changements dans la rareté des ressources. C'est le cadre juridique d'un pays, et même les coutumes d'un peuple, qui expliquent l'abondance ou la pauvreté du développement minier.
Les hausses temporaires des prix du pétrole dans les années 1970 se comprennent comme le produit de facteurs politiques bien mieux que comme des signes d'épuisement. Ce n'est pas le "réservoir" de la nature qui s'épuisait, c'étaient plutôt les contrôles de prix imposés par l'État qui entravaient les processus du marché.
De même, les prix élevés d'aujourd'hui représentent au moins en partie un "signal institutionnel" – une rareté artificielle partiellement engendrée par le blocage politique de la production dans l'Arctic National Wildlife Refuge en Alaska et autres zones pétrolières techniquement accessibles de par le monde.
Les ressources s'accroissent avec les progrès de la connaissance, le développement du capital, et les politiques capitalistes, y compris la privatisation du sous-sol, qui encouragent les entrepreneurs sur le marché ; les ressources s'étiolent avec la guerre, la révolution, le conflit, la nationalisation, l'impôt, les contrôles de prix et les entraves à l'accès. C'est l'homme qui est le créateur des ressources, et c'est aussi l'homme qui peut les détruire et les figer.
Savoir si le pétrole, le gaz, et le charbon seront exploités à l'avenir ne dépend pas seulement de la demande de consommation, mais aussi de savoir si la politique des hommes de l'Etat permettra à cette ressource ultime qu'est l'ingéniosité humaine de toujours mieux transformer en ressources la "matière indifférenciée" de la terre. Une fois qu'on a compris cela, on pourrait être bien avisé de faire comme l'économiste M. A. Adelman (1997, 26), et d'abandonner le terme d'"épuisable" pour décrire les ressources minérales.
On peut aussi bien abandonner le terme de "renouvelable" pour des sources traditionnelles telles que l'eau ou le vent : les sites économiques et écologiquement acceptables sont rares et, selon la pensée fixiste, tout aussi limités.
La fin de la fausse distinction entre le renouvelable et le non renouvelable permettrait à la théorie fonctionnelle de Zimmermann de s'épanouir complètement, et d'améliorer la compréhension pour une meilleure prise de décisions dans le monde réel.
Sur le même sujet, voir :
"Du pétrole ? Il y en a patrout !" par Peter Huber et Mark Mills
Robert L. Bradley Jr. est Président de l'Institute for Energy Research et senior research fellow à l'Université de Houston. Son dernier livre, écrit avec Richard Fulmer, est Energy: The Master Resource (Kendall/ Hunt 2004). Il a un site internet : http://www.energyrealism.org.
Il a écrit :
The Mirage of Oil Protection (1989),
Oil, Gas, and Government: The U.S. Experience (2 tomes, 1996),
Julian Simon and the Triumph of Energy Sustainability (2000),
Et Climate Alarmism Reconsidered (2003).
Il travaille aujourd'hui sur son sixième ouvrage : Political Capitalism: Insull, Enron & Beyond.
Le PERC
Le PERC - Property and Environment Research Center, est aux Etats-Unis l'institut le plus ancien et le plus développé qui produit des recherches originales sur l'application des principes de liberté à la solution des problèmes de l'environnement.
Situé à Bozeman, dans le Montana, le PERC est pionnier en matière d'écologie de marché, laquelle se fonde sur les principes suivants :
- Les Droits de propriété privée favorisent la meilleure conservation des resources.
- Les subventions d'Etat favorisent la sur-utilisation de l'environnement.
- Les incitations du marché encouragent les gens à conserver les ressources et à préserver la qualité de l'environnement.
- Les pollueurs doivent être civilement responsables des dommages qu'ils infligent aux autres.
REFERENCES
Adelman, M. A., "My Education in Mineral (Especially Oil) Economics", In Annual Review of Energy and the Environment, vol. 22. Palo Alto, CA, Annual Reviews, 1997
Bradley, Robert, and Richard Fulmer, Energy: The Master Resource, Dubuque, IA: Kendall/Hunt, 2004
Hubbert, M. King, "Nuclear Energy and Fossil Fuels". In Drilling and Production Practice (1956), Washington, DC: American Petroleum Institute, 7-25, 1956
Intergovernmental Panel on Climate Change, Climate Change 2001: Mitigation, Cambridge, UK, Cambridge University Press, 2001
Krautkraemer, Jeffrey, "Nonrenewable Resource Scarcity", Journal of Economic Literature 36, décembre 1998, pp. 2065-2107
McDonald, Stephen, and Erich Zimmermann, "The Dynamics of Resourceship". In Economic Mavericks: The Texas Institutionalists, ed. Ronnie Phillips. Greenwich, CT: JAI Press, 1995, pp.151-183
U.S. Energy Information Administration, International Energy Outlook 2004, Washington, Department of Energy, 2004 (a)
---. . Table 1.4: World Oil Supply 1990-Present, 2004 (b)
World Energy Council, Living in One World: Sustainability from an Energy Perspective, Londres, 2001
Zimmermann, Erich, World Resources and Industries. New York: Harper & Brothers, 1933
--- World Resources and Industries, 2° édition revue et corrigée, New York: Harper & Brothers,1951
--- Conservation in the Production of Petroleum, New Haven: Yale University Press, 1957

Ecrit par L. Bradley Jr. Robert
Le : 07/06/2006
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