Il faut probablement saluer la chance que nous avons, Georges Lane et moi-même, que l'article de M. Andréani nous reconnaisse comme représentatifs d'un libéralisme cohérent, étant donné le peu que son auteur semble connaître de la question. En effet, "— faut pas déconner… c'est pas pour les pauvres, c'est pour le nucléaire".
En 1985, lors du « Jeu de la vérité » il signera un chèque de 100 000 francs au profit de Médecins sans frontières.
De ces deux gestes, qu'il renouvellera par la suite, nous pouvons tirer quatre leçons :
— La première leçon est qu'on ne peut pas empêcher ceux à qui on prend les trois quarts des fruits de leur travail — et cela arrive très vite : quel est le smicard qui sait que la Sécurité sociale lui prend déjà la moitié de son salaire ? de se juger opprimés, et asservis, par l'Etat.
Qu'une société politique qui nie les Droits d'une classe sociale, en raison même du fait qu'elle produit davantage que les autres, ne peut pas prétendre servir un quelconque bien commun.
Pour qu'un bien soit véritablement commun, chacun doit pouvoir y reconnaître son bien propre, et il ne peut plus l'être, commun, à partir du moment où certains nient le Droit des autres, c'est-à-dire leur humanité commune, sous prétexte de le réaliser.
— La deuxième leçon est que, même lorsque l'Etat vous asservit aux trois quarts au prétexte de l'"intérêt général" et de la "solidarité sociale", il ne réussit pas à vous rendre indifférent au bien d'autrui ; que la "solidarité" forcée ne tue pas la solidarité naturelle, malgré tout ce qu'elle fait pour la priver de ses moyens.
Peut-on rappeler que les dons récents de Warren Buffett et de Bill Gates s'élèvent à 150 milliards de dollars, ce qui représente davantage que le PIB annuel du Maroc ?
— La troisième leçon
— "faut pas déconner… c'est pas pour les pauvres, c'est pour le nucléaire"—
est que par définition ce sont les puissants qui imposent la redistribution politique, et c'est aux politiquement faibles qu'ils l'infligent ; et que l'on croirait moins à ses vertus "solidaires" si l'on gardait ces axiomes-là à l'esprit.
Dans "Voleurs de pauvres", où je mentionne les rapports entre la richesse et la puissance brouillés par le marxisme, j'ai énuméré quelques politiques dont l'opinion croit qu'elles profitent aux pauvres alors qu'elles les oppriment : salaire minimum, logements sociaux, garanties de prix agricoles, subventions aux transports, retraite par répartition, prébendes aux artistes officiels, pseudo-"gratuité" de l'enseignement, impôts sur les sociétés et plus généralement impôts contre l'épargne.
J'y décrivais les principes et les premiers mécanismes de l'illusion fiscale, expliquant pourquoi les hommes publics ne connaissent pas les effets réels de leur redistribution politique et ne se soucient pas de les apprendre : a fortiori, l'opinion.
C'est le métier des économistes que de n'être pas dupes de cette illusion fiscale-là. C'est pourquoi on n'aurait pas trouvé indigne d'un journaliste professionnel, qui écrit sur le libéralisme et le présente comme une doctrine "économique", qu'il reconnaisse que, pour les économistes libéraux, l'intervention de l'Etat n'a pas du tout les effets que lui prêtent ses partisans.
— En effet, parmi les manifestations de cette illusion fiscale figure le fait qu'on n'a pas encore tiré la quatrième leçon, qui est que Serge Gainsbourg aurait bien pu brûler la totalité du billet, et pour illustrer non pas ce que la redistribution politique lui laisse de son argent, mais ce qu'elle en fait.
Car les puissants n'y sont solidaires — entre eux — que pour prendre aux faibles. En revanche, pour partager ce qu'ils leur auront pris, ils se disputeront forcément ;
dans "La Loi de Bitur-Camember", nous affirmons qu'un raisonnement économique correctement mené
— tenant compte de toutes les tendances naturelles vers l'équilibre —
doit conclure qu'ils dissiperont l'équivalent de la richesse redistribuée au cours des efforts faits pour s'en emparer.
Les lois universelles de la concurrence font donc disparaître à terme les profits de la redistribution politique, mécanisme inéluctable qui amène celle-ci à détruire l'équivalent de ce dont elle s'empare.
C'est parce qu'ils estiment avoir payé assez cher les rentes de la redistribution politique que ses privilégiés affichent de plus en plus cyniquement l'irresponsabilité de leur égoïsme.
C'est sans doute ce chacun-pour-soi, fatalité du collectivisme mûrissant, que M. Andréani prend pour de l'"individualisme libéral".
Et c'est parce que cela devient trop visible aujourd'hui que les nostalgiques du Front populaire, où l'illusion pouvait encore demeurer à ce sujet, ont cessé de croire aux lendemains qui chantent.
Face aux vaines destructions de la fausse solidarité forcée, demeurent les vraies solidarités, lesquelles constituent la société civile.
Dans la réalité, on est solidaire lorsqu'on a des intérêts communs. Et cette solidarité-là est inhérente à la nature humaine, parce que nous ne pouvons éviter d'affronter ensemble toutes sortes de défis, qu'on nous les impose ou que nous ayons choisi d'y participer.
La solidarité par la nature
Aucun être humain ne peut naître ni survivre si au moins une personne n'identifie pas son bien propre avec le sien. L'humanité n'existerait pas sans cette solidarité, où chacun donne et reçoit à son tour en vertu des engagements et des affections qui constituent la famille, dont chacun reconnaît le maintien comme un véritable bien commun, à la fois parce qu'il en dépend, et parce qu'elle sert authentiquement chacun de ses membres singuliers, seuls êtres pour lesquels la notion de "bien" puisse avoir un sens.
Une autre forme de solidarité naturelle, celle-là imposée par les circonstances, lorsque le groupe fait face à un danger commun : chacun sait que la préservation de ses biens, voire de sa vie, dépend des engagements que chacun a pris pour la sauvegarde commune. Les experts militaires ne doutent pas que cette solidarité-là est inscrite dans les gènes, quand ils voient la force des obligations que ressent vis-à-vis des autres chaque membre d'un groupe de combat.
La solidarité par la raison
Quiconque voit ses semblables dans le besoin est capable de s'imaginer à leur place, comprenant qu'il pourrait bien un jour s'y retrouver ; c'est une raison de plus pour que, dans les groupes plus larges, des pratiques d'entraide se développent, qui peuvent à la longue se transformer en institutions traditionnelles : le Docteur Patrice Planté citait récemment les Hospices de Beaune comme exemple de cette entraide efficace et raffinée, et qui présente en outre cet autre aspect fréquent, qu'on retrouve dans les églises, de la solidarité sociale comme aspect secondaire d'une autre entreprise de création.
Cependant, on peut juger nécessaire de former des solidarités plus vastes encore, face à des défis de plus grande ampleur. C'est alors que se développent les contrats, engagements plus ou moins longs, plus ou moins formels, où chacun s'engage à fournir un service, et assumer avec lui une partie des aléas d'une organisation commune créée à cette fin.
Ces innovations introduisent dans la solidarité un changement moral dans la mesure où, même s'il les inspire aussi, le sentiment y est moins nécessaire pour que cette solidarité existe : on aide les autres parce qu'on s'y est engagé, parce que c'est leur Droit, et parce qu'on reconnaît que c'est l'intérêt de tous.
La solidarité par le marché
On pense naturellement, parce que c'est là que c'est le plus clair, aux sociétés d'assurance mutuelle, organisées à partir du XVIII° siècle pour mettre en oeuvre de nouvelles techniques de définition, de diversification, de transformation et d'échange des risques.
On sait moins que les marchés organisés, dits "spéculatifs", jouent le même rôle : en découpant et en recomposant les droits de propriété, ils mettent au point des contrats ajustés aux besoins de chacun, en lui permettant de diversifier son risque, de l'échanger et de le gérer indépendamment de l'épargne.
On reconnaît encore moins que ce sont tous les marchés qui établissent cette solidarité entre les hommes, en les confrontant à une rareté commune, parce qu'ils mutualisent les aléas auxquels ils sont exposés.
Turgot, avec Cantillon le plus grand économiste du XVIII° siècle, avait bien compris que c'est en établissant la liberté du commerce et du stockage des grains qu'on ferait disparaître les pénuries et les disparités de prix dans l'espace et le temps, et avec elles la faim des hommes : car le spéculateur ne peut gagner que s'il achète où et quand le grain est abondant et bon marché, et vend où et quand il est rare et cher, et il n'a intérêt à s'arrêter que si les différences de prix dans l'espace et dans le temps ne reflètent plus que les coûts de transport et de stockage.
Turgot s'était heurté à l'époque à l'égoïsme criminel et stupide des monopoleurs ; le même égoïsme est à l'oeuvre aujourd'hui, notamment en matière d'emploi, et son masque est justement la "solidarité sociale" étatiste.
Les 35 heures ou la fausse solidarité à la place de la vraie
Pour que ceux qui ont un emploi se poussent assez pour admettre les chômeurs en leur sein, il leur suffirait de leur reconnaître en tant que membres, comme eux, de l'espèce humaine, le droit de proposer leurs services sans en demander la permission à d'autres que leurs éventuels employeurs. Ceux-ci trouveraient alors un emploi au prix d'une légère baisse générale des salaires, que l'approfondissement des échanges et autres progrès de la productivité inverseraient rapidement.
Cependant, les étatistes ne veulent en aucun cas que l'on découvre une "solidarité sociale" qui passe par la liberté personnelle, qui naîtrait spontanément de la justice restaurée, résolvant enfin les problèmes parce qu'elle les aurait déclarés, eux, inutiles et mêmes nuisibles : à la place, ils ont maintenu leurs interdictions de travailler et leurs punitions pour avoir travaillé et, à partir d'une glose arithmétique indigente sur des statistiques, ont imposé un prétendu "partage du travail" qui n'a fait qu'aggraver les choses, en affaiblissant le zèle des cadres et le revenu des bas salaires, c'est-à-dire la production totale dont dépendent les vrais emplois.
Des tiers-mondistes démasquent une fausse solidarité et découvrent la vraie
En revanche, un des événements les plus encourageants de ces dernières années est que de nombreux tiers-mondistes se sont rendus compte que le protectionnisme des pays riches, imposé sous prétexte de protéger les "intérêts nationaux" (tous les partis tiennent à leurs fausses solidarités infligées par la force) interdisait aux pauvres de gagner leur vie : ils se sont mis à le dénoncer, et l'on voit des pays pauvres s'enrichir, parce que la libre concurrence a rendu les riches solidaires des pauvres par la reconnaissance mutuelle de leurs Droits.
Ce progrès semble bien parti, il se fait par à-coups, et d'autant plus difficilement dans les pays où les étatistes s'accrochent à leur pseudo-solidarité imposée, et accusent cette nouvelle et vraie solidarité de provoquer des pertes dont eux-mêmes sont la cause.
En fait, l'enrichissement y est mutuel, aussi sûrement et certainement que la pseudo-"solidarité" forcée ne profite en fait à personne.
Si les tiers-mondistes, qui ont compté quelques fanatiques dans leurs rangs, finissent par découvrir la solidarité vraie, celle qui passe par la reconnaissance mutuelle des Droits, ne peut-on pas espérer que d'autres le fassent à leur tour ?
Ecrit par François Guillaumat
Le : 07/07/2006
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