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Le Star System est il immoral ?

Le Star System est il immoral ?

par Vincent Bénard

Ceux qui portent un jugement sur le revenu des autres ne comprennent pas forcément  comment il se forme et ne songent pas toujours à y appliquer  les principes de la justice naturelle :  "tu ne voleras pas,  tu ne désireras pas injustement le bien d'autrui,  etc."  que tous reconnaissent et pratiquent pourtant dans leur vie quotidienne.

A l'usage de ceux qui connaissent le monde du sport, Vincent Bénard montre ici quels raisonnements,  face  à quelles réalités,  conduisent les dirigeants des clubs  à payer très cher certains champions.  
Et de rappeler que,  sauf lorsque les collectivités publiques  distribuent des subventions,  ces revenus-là ne sont volés à personne.

F. G.

Ce texte est aussi paru sur le site de l'Institut Hayek.



« decisions are made at the margin »
(c'est à la marge que les décisions se prennent)
James Gwartney, Commonsense Economics



Un lecteur m'a écrit il y a peu en substance (je résume)

" Je comprends que vous souhaitiez que les entrepreneurs qui réussissent soient récompensés financièrement  pour leur prise de risque, Mais tout de même, n'êtes vous pas choqué  par certains hauts salaires  comme celui des footballeurs-stars ? Est il normal pour un libéral  qu'un individu soit payé jusqu'à 6 millions d'Euros annuels pour taper dans une baballe ?  La loi ne devrait elle pas  plafonner le salaire de ces personnes qui touchent 500 fois plus  que le jardinier de leur club ?  Le jardinier ne devrait il pas toucher plus  et les stars moins ?  Les scandales de dopage et autres ne prouvent-ils pas que l'argent pourrit le sport ? »

Quelle charge ! Mais non, cher lecteur, désolé, je ne trouve rien de réellement anormal dans cette situation.

Loin de moi l'idée de présenter  le milieu du sport comme un monde parfait,  d'où la malhonnêteté serait absente.  Mais le star system ne mérite pas l'opprobre  dont certains le couvrent. Son fonctionnement répond à une logique cohérente, et il satisfait des besoins parfaitement honorables au sein des sociétés du monde entier. Etudions cela en détail.


Pourquoi les stars du sport sont elles aussi bien payées ?

Prenons l'exemple d'un club de football professionnel, mais le raisonnement est vrai pour une équipe de basket NBA, un producteur de cinéma, etc...

Chaque saison,  le club affronte une compétition féroce,  dont le public ne retient que les premiers.

Arriver en tête de son championnat lui assure une participation à la ligue des champions,  génératrice de revenus élevés de la part des télévisions,  et susceptible d'augmenter considérablement les ventes de billets  et de produits dérivés.  Que le club n'arrive que troisième,  et il devra affronter  un tour préliminaire risqué, qu'il termine la saison  au pied du podium  et il devra se contenter de la coupe de l'UEFA. Sans parler du désastre financier que représenterait  une relégation en division inférieure.


Or,  souvent,  la différence entre les clubs classés en tête  et en quatrième position est ténue. Certes, Lyon a dominé le championnat 2005-2006,  mais les titres ne se gagnent pas toujours  avec une marge aussi élevée.

Intéressons-nous à Bordeaux, Lille et Lens, arrivés respectivement en deuxième,  troisième  et quatrième position  la saison dernière.

Bordeaux :    69 pts - 18 victoires 15 nuls   5 défaites - 43 buts marqués  (1,18 par match), 25 encaissés.  
Qualifié directement en Ligue des champions.

Lille :        62 points  - 16 victoires  - 14 nuls - 8 défaites - 56 buts marqués,  31 encaissés.
Tour préliminaire.

Lens :        60 points  - 14 victoire  - 18 nuls  - 6 défaites  - 48 buts marqués,  34 encaissés -
UEFA.

Notez l'importance  du nombre de matchs nuls, et la faiblesse relative  de l'écart  entre les buts encaissés et les buts marqués.  Cela signifie  que la plupart des victoires de ces clubs  sont acquises avec un but d'écart. Si la défense particulièrement solide de Bordeaux  avait  encaissé six buts supplémentaires  (soit autant que celle de Lille)  par la faute de joueurs  « un peu moins bons »,  cela aurait  transformé à peu près 3 victoires en matches nuls  et 3 nuls en défaites.  Soit 9 points de moins, ce qui aurait mis Bordeaux à égalité avec Lens.

Mais imaginons maintenant  que le joueur-clé  qui a solidifié  la défense bordelaise  ait joué... à Lens,  et qu'il y  ait eu une influence seulement moitié moindre  de celle qu'il a eue à Bordeaux :  le club nordiste aurait pu encaisser trois buts de moins,  transformant une défaite en match nul,  et un nul en victoire :  il se serait donc retrouvé en seconde position,  devant Lille,  Bordeaux finissant quatrième.

Et on peut évidemment tenir  les mêmes raisonnements  en ce qui concerne  la qualité offensive des équipes respectives.

Sur une saison de 38 matches,
la différence entre le paradis et le purgatoire
se joue à 5 ou 6 but près,  et parfois moins.

On voit donc  que la différence de classement  entre un club qui peut jouer la Ligue des champions  et un autre qui sera relégué en Coupe de l'UEFA, nettement moins rémunératrice, se joue à très peu de choses : Sur une saison de 38 matches,  la différence entre le paradis et le purgatoire  se joue à 5 ou 6 but près,  et parfois moins.

L'expérience montre que les clubs  qui se maintiennent durablement au sommet  sont ceux qui,  à chaque saison,  attirent  des joueurs fortement cotés  sur la scène internationale. Certes, ce n'est pas une loi d'airain : un club riche  peut connaître une saison noire,  on se souvient de la débâcle du Racing de Paris, financé à grands frais  par Jean-Luc Lagardère,  qui fut relégué en seconde division.
De même, un club « formateur »  peut réussir un « coup »  et coiffer sur le poteau ses adversaires avec une équipe de jeunes talents.  Mais l'histoire  montre qu'il ne rééditera pas l'exploit par la suite et que ces situations-là  sont l'exception.  Sur la durée, Lyon et l'Olympique de Marseille  gagnent plus de titres qu'Auxerre et Nantes, Arsenal et Manchester United ont gagné bien plus de trophées que les Blackburn Rovers.


 La règle veut que,  pour réussir durablement, un club doit  se mettre en capacité  de faire signer les joueurs qui permettront de marquer 5/6 buts de plus  et d'encaisser 5/6 buts de moins que les concurrents les plus proches. Et voilà pourquoi une star comme Thierry Henry  peut signer des contrats bien plus juteux que l'avant-centre pourtant valeureux  d'un club de milieu de tableau  de première ligue anglaise.

La différence de salaire entre les « stars »  et les joueurs simplement « très bons » ne s'explique pas autrement :  le club met en regard l'avantage spécifique (important) que le grand joueur peut potentiellement apporter,  avec ce qu'il peut payer, et ce que ses concurrents sont prêts à payer pour ce joueur.  Vaut il mieux payer le meilleur avant-centre du moment 6 millions d'Euros,  ou un joueur capable de marquer 25% de buts en moins pour 1 Million d'Euros ?  Selon les ambitions du club, la réponse sera différente, mais Arsenal,  Chelsea et Manchester United  n'hésitent pas  et choisissent la première option.



ce n'est pas le « coût par but marqué » qui intéresse le club acheteur :  il compare  au prix l'avantage concret  qu'entraîne pour lui  chaque éventuel but supplémentaire,  et il aligne les zéros en conséquence



Ce choix illustre  un des principes fondamentaux  qui explique  le choix des agents économiques  tous domaines confondus :  c'est naturellement en tenant compte  des changements  qu'entraînera ce  choix  concret   - les économistes disent « à la marge » qu'ils prennent leurs décisions.

Dans l'exemple ci-dessus, Thierry Henry et  ses 20-25 buts annuels en championnat coûtent beaucoup plus cher par  but marqué  que l'avant-centre d'une équipe de milieu de tableau, qui plafonne à 15, mais est payé à peu près 5 fois moins cher.  Cependant,  ce n'est pas le « coût par but marqué » qui intéresse le club acheteur :  il compare  au prix l'avantage concret  qu'entraîne pour lui  chaque éventuel but supplémentaire,  et il aligne les zéros en conséquence.

Le même raisonnement s'applique  pour expliquer la différence de salaire entre l'attaquant vedette et le jardinier  (ou entre Julia Roberts et le projectionniste de son film) :  la qualité de la pelouse influe somme toute assez peu sur les rentrées d'argent futures du club,  la qualité de l'avant-centre, si.


Ok, tout ceci est assez rationnel,  est-ce moral ?

Revenons à une des questions initiales :

« les revenus des footballeurs professionnels, stars ou moyens,  ne sont ils pas moralement excessifs, indépendamment des facteurs économiques rationnels qui expliquent la différence de revenus entre les stars et les autres ? »

Une activité sportive fait certes très bien vivre des stars,  mais engendre également tout un écosystème qui permet de vivre à des dizaines de salariés « ordinaires », dans les clubs et chez leurs prestataires de service.  Dans le cas où cet écosystème vit sans argent public,  il n'y a rien de scandaleux. En Grande-Bretagne, les clubs ne touchent plus un centime de subventions publiques. Certains louent leurs stades aux villes,  qui sont tenues d'équilibrer leurs coûts  et ne font donc pas de cadeau, d'autre préfèrent acheter leurs installations,  comme le club d'Arsenal,  qui finance un nouveau stade par un emprunt obligataire de longue durée.


Dans ces conditions, l'argent qui paie les acteurs du système  n'a été pris à personne,  il ne vient que de contributions volontaires...

Dans ces conditions, l'argent qui paie les acteurs du système  n'a été pris à personne,  il ne vient que de contributions volontaires : spectateurs qui payent pour voir les matches, télévisions soucieuses de fidéliser des spectateurs en masse  et sponsors qui trouvent leur intérêt à utiliser le spectacle du football comme vecteur de communication,  prêteurs,  milliardaires s'offrant une danseuse... Ces revenus seront d'autant plus élevés  que le club parviendra à faire signer des stars.  La boucle est bouclée.

les salaires versés en France sont moralement plus discutables que ceux versés par les clubs anglais... alors même qu'ils sont plus faibles.

En France, la séparation du sport professionnel et de l'argent public  est moins claire, malgré un assainissement récent et relatif de la situation  depuis les années 90.  C'est pourquoi les salaires versés en France sont moralement plus discutables que ceux versés par les clubs anglais, ou les ligues professionnelles nord-américaines  (Basket, Baseball, Hockey, US Football...), alors même qu'ils sont plus faibles.
 
Le jardinier n'est-il pas exploité ?


« La loi ne devrait elle pas  plafonner le salaire de ces personnes qui touchent 500 fois plus que le jardinier de leur club et forcer à mieux payer le jardinier ? »

 Votre bon coeur vous honore, cher lecteur, mais ce faisant, il est probable que vous tueriez la poule aux oeufs d'or et une partie des emplois de jardiniers qui mangent une part de l'omelette.

 

Les entreprises de spectacle, sportif ou autre,  satisfont  chez le consommateur un besoin, à l'égal des vendeurs de voitures  ou des supermarchés alimentaires. Ils vendent du rêve, de l'adrénaline, du plaisir visuel,  et nous sommes prêts à payer pour ces articles-là, comme en témoignent les passions et les chiffres d'affaires  générés par ces activités...

Coupez les gros salaires des stars  et vous diminuez fortement l'incitation des joueurs  à devenir des stars, à accumuler les dizaines d'heure d'entraînement nécessaires  pour transformer leur  talent brut en capacité à marquer 5 buts de plus  que le concurrent.  Les stars aussi  prennent leur décisions à la marge ! Réduisez l'incitation à l'excellence  et vous la réduirez,  l'excellence.

Vous réduirez ainsi l'envie pour les spectateurs de payer  une somme assez élevée pour voir jouer Thierry Henry, si Thierry Henry n'a pas fait l'effort nécessaire pour se hisser au-dessus du niveau d'un joueur de ligue 2.

Par conséquent, il est à craindre que les recettes globales de l'écosystème du football ne soient fortement réduites  si les stars n'ont pas suffisamment d'incitation à le devenir.  Moins de stars, moins de rêve, moins d'adrénaline chez le spectateur...  voilà pourquoi les stades français paraissent vides par rapport à leurs homologues allemands,  britanniques, espagnols et transalpins :  la volonté du législateur de réduire les inégalités  par le biais d'une fiscalité marginale plus élevée que chez nos voisins  tarit la source de revenus des clubs.  Et le résultat,  c'est  que seul un club star arrive à se maintenir régulièrement au niveau européen : l'Olympique de Marseille puis le Paris Saint Germain hier, l'Oympique Lyonnais aujourd'hui.

Et le fait est que les clubs moyens  emploient généralement moins de staff,  moins bien payé, que les grands clubs.  Ce sont donc non seulement quelques stars,  mais aussi des techniciens, des agents d'entretien et de sécurité, des kinésithérapeutes,  des vendeurs de maillots,  des agents de billetterie, etc... qui verraient  fondre  le gâteau à se partager  si d'aventure la loi réduisait la possibilité pour les uns de se distinguer des autres.


Vous pourriez me rétorquer que d'autres sports drainant moins d'argent  possèdent des joueurs-stars tout aussi valeureux que Thierry Henry,  et que par conséquent l'excellence peut se payer à des  prix bien moindres que ceux pratiqués dans le football. Certes, mais un Jackson Richardson reste généralement bien mieux payé  qu'un handballeur moins remarquable. Le star system sportif  conduit à reproduire partout une échelle de revenus assez inégalitaire  entre les quelques grandes stars et la moyenne des bons joueurs professionnels.  Ce qui crée la différence entre le salaire de Thierry Henry  et celui de Jackson Richardson n'est pas la nature plus égalitaire du Handball,  mais le chiffre d'affaire global de leur secteur d'activité.  Les stars du foot gagnent plus que les stars du Hand,  et les « bons » joueurs de foot gagnent plus que les « bons » handballeurs,  simplement parce qu'il y a beaucoup plus de gens qui sont prêts à payer,  éventuellement plus cher, pour voir des matches de football.

La corruption et la tricherie  ne sont pas l'apanage
des sports professionnels riches


Mais l'argent omniprésent dans le sport  n'y entretient-il  pas la corruption et la tricherie ?

La corruption et la tricherie  ne sont pas l'apanage des sports professionnels riches. Le sport amateur connaît ses cas de dopage. Les anciens pays du pacte de Varsovie dopaient leurs sportifs pour le prestige que rapportait leurs victoires à leurs régimes dévoyés.  Un père a été convaincu d'avoir drogué  les adversaires de sa  progéniture  pour lui permettre de gagner des tournois minimes ou cadets  d'importance secondaire.


Les chefs de rayon de supermarché reçoivent parfois des gratifications en nature, au détriment de leur employeur. Les politiciens aiment parfois détourner de l'argent public à leurs fins propres. Certains grands patrons vendent leurs actions sans révéler aux marchés le mauvais état réel de leur entreprise. Certains salariés fraudent la prime à l'emploi... La tricherie et la malhonnêteté se rencontrent dans tous les milieux, à tous les niveaux de revenus, sans pour autant représenter l'attitude générale.

Souvent, l'incapacité de la justice,  et de la justice sportive en particulier, à obliger les tricheurs de compenser le préjudice qu'ils causent à leurs adversaires honnêtes créée une incitation très forte à la malhonnêteté. La loi, en général, prévoit des peines de prison pour un Willy Voet mais de simples sanctions sportives contre un Richard Virenque : ne nous étonnons donc pas que cela suscite des tentations de dopage chez les sportifs soumis à des rythmes de compétition plus que soutenus. Si la justice condamnait le sportif dopé à verser ses gains indûment perçus  au premier sportif « honnête » du classement, voire l'obligeait à réparer les torts qu'il a causés, comme elle le fait pour tout préjudice dans d'autres domaines, nul doute que les vocations de tricheurs seraient moins nombreuses.

 
Conclusion

Les secteurs économiques soumis au star system, lorsqu'ils sont auto-financés, obéissent à la même structure d'incitations et d'inhibitions  que n'importe quelle autre activité.  Parce qu'ils sont très compétitifs, et qu'ils s'adressent à la part la moins rationnelle des émotions  du consommateur, ils tendent à générer des échelles de revenus  sans doute moins égalitaires que d'autres secteurs économiques.

Ils n'en restent pas moins de formidables cash machines qui créent de nombreux emplois, tout en répondant à une demande forte des populations  pour des produits inducteurs de rêve, de plaisir, d'occasions de fête. Comme dans tout autre secteur d'activité, l'intervention de l'état  simplement basée sur des considérations émotionnelles produirait plus d'effets pervers que  de bienfaits pour les personnes que l'intervention serait censée aider.


Vincent Bénard

Ecrit par Vincent Bénard
Le : 17/09/2006

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