Institut Turgot au service de la liberté
L'utopie de la régulation par l'Etat, fléau de l'assurance-maladie

L'utopie de la régulation par l'Etat, fléau de l'assurance-maladie

"Une première version de ce texte présentait  l'article de Stéphane Montabert sur l'assurance-maladie en Suisse :  il s'agissait de montrer,  à l'encontre d'opinions répandues,  que l'intervention de l'Etat,  loin d'être nécessaire  à l'assurance-maladie,  est ce qui l'empêche  de fonctionner,  et finit par la détruire  en tant que telle.  Cependant,  comme il comportait trop de développements  éloignés de son sujet direct,  j'en ai finalement extrait un article séparé.
En effet,  cette présentation des effets de l'irresponsabilité institutionnelle sur l'assurance-maladie ne fait qu'appliquer à son cas particulier  deux développements  plus généraux :  
le premier  décrit les conditions de viabilité d'un système de partage  des risques,  
le second  ce qu'il faut en fait attendre de toute espèce de "régulation"  par l'État ;
deux développements que,  bien sûr,  rien n'empêche  d'appliquer aussi à  des domaines différents.  
L'assurance-maladie  n'en demeure pas moins  l'un de ceux  où l'illusion sur les bienfaits de la "régulation" étatique  engendre les pertes les plus  spectaculaires.

F. G.



Lorsqu'on raisonne a priori sur les conditions  économiques  qui permettent  ou non  de fonctionner  à un système organisé de partage des risques,  on remarque naturellement  que ce qui peut le saboter,  c'est  que les pertes qu'il est censé couvrir  risquent de s'accroître  s'il conduit ceux dont il assume partiellement  les risques  à commettre davantage d'imprudences - ce que les théoriciens de l'assurance appellent le risque moral. 
S'il apparaît que l'on peut abuser de la solidarité,  qu'on ne contrôle pas  le risque moral,  les imprudences  se multiplient  et les parasites accourent,  alors que s'éloignent les prudents et les prévoyants - ce que les mêmes théoriciens de l'assurance  appellent la contre-sélection. 
A terme,  l'incidence accrue des pertes  et la baisse des recettes compromettent la viabilité  de l'entreprise commune,  et celle-ci disparaît faute de moyens.


I - Un système  de solidarité face au risque  ne fonctionne que si ses participants s'entendent pour y réduire au minimum les effets de l'irresponsabilité

Si on continue à raisonner,  on en tire  tout aussi naturellement les conclusions suivantes :


1 - puisqu'il est essentiel  de limiter le risque moral pour qu'un système de partage des risques  soit viable,  il faut définir  ses règles de manière à faire en sorte que les décideurs y aient un intérêt personnel  à  empêcher  les abus, à commencer par la prise de risques excessive.
On y parvient en limitant  l'irresponsabilité  qui naît  de la solidarité face au risque,  en faisant en sorte que les décideurs  y subissent  les conséquences de leurs  décisions :

soit en maintenant  un lien entre la prise de risques  et ses conséquences :  on fait en sorte que ceux dont il couvre les risques en supportent une partie - c'est la coresponsabilité.
soit en permettant à ceux  qui supportent le risque d'empêcher ceux qui le prennent de faire n'importe quoi :  on donne  aux  responsables ultimes,  ceux qui subiront les pertes,  un droit de regard,  un pouvoir de contrôle sur ceux  qui leur font courir ces risques  - c'est le contrôle par les responsables.

réduire le plus possible l'irresponsabilité 
nécessairement induite  par la solidarité 
que l'on cherche à organiser



2 - S'opposer à la mise en oeuvre de ces solutions  c'est empêcher le système  de fonctionner  en y développant les abus :  l'imprudence et le parasitisme,  et en décourageant la prévoyance,  la clairvoyance,  la prudence et l'honnêteté.
C'est multiplier les pertes évitables,  réduire les avantages du système  voire provoquer sa ruine.

Pour qu'un système de solidarité face au risque puisse fonctionner  étant donné l'éventualité  du risque moral et de la contre-sélection,  il faut donc réduire le plus possible l'irresponsabilité  nécessairement induite  par la solidarité  que l'on cherche à organiser :

proscrire  les règles  qui permettraient à un décideur  d'échapper entièrement aux conséquences de certaines de ses décisions. Ou,  ce qui est équivalent,

interdire  les modes d'organisation qui priveraient les responsables ultimes du système,  ceux qui paieront les pertes,   de tout pouvoir de contrôle sur ceux qui prennent les risques.

En somme, 


il faut éviter toute règle qui forcerait le preneur ultime de risque,  le garant de la solidarité,  celui qui paiera les pertes,  à assumer les charges sans aucun pouvoir de contrôle.


Connaissant les pertes  que cela entraînerait pour lui  sans aucun profit pour personne,  puisque ces pertes sont évitables,  il va de soi que personne n'accepterait de se retrouver dans cette situation. 
Pour qu'un système de solidarité fasse au risque soit régulé,  il faut donc  au minimum que personne ne soit obligé de jouer ce rôle-là.

3 - Étant donné que :

personne ne veut,  et personne ne doit  assumer tous les risques sans aucun pouvoir de contrôle, 

alors il faut arbitrer entre  solidarité  et responsabilité, et  on ne peut pas définir a priori quel est le partage des risques  qui limiter le mieux le risque moral.

Il existe de même une grande diversité de manières  d'organiser le contrôle des responsables ultimes  sur les preneurs de risque,  et on peut en découvrir une nouvelle tous les jours.

On ne peut organiser la régulation d'un système de solidarité  face au risque  que par des accords négociés  au plus près des situations auxquelles il se confronte.

Toute déviation vis-à-vis de cette règle  entrave la régulation du système,  y multiplie les pertes évitables,  réduit l'intérêt à y participer  et compromet à terme son existence.

En réduisant artificiellement leur responsabilité,  elle empêche  les décideurs  d'accumuler l'expérience  et l'intuition nécessaires pour mieux prévoir à l'avenir.
En limitant le développement des  systèmes de solidarité face au risque,  elle expose  les membres de la société  à une charge inutile,  née  soit  des pertes  qu'ils subiront,  soit des dispositions moins efficaces qu'ils auront dû prendre pour les compenser.

toute ingérence extérieure accroît le risque moral…
parce qu'elle traduit une ignorance majeure
des problèmes spécifiques qu'il représente,
 et... des considérations
étrangères  à leur résolution.

Il s'ensuit de ces considérations qu'on ne peut pas imposer  son mode d'organisation  à un système de solidarité  face au risque sans  infliger  à ses participants  des pertes inutiles parce qu'évitables.

Les développements  qui précèdent  exposent un aspect de la réflexion sur le risque moral que j'avais déjà abordé  avec Georges Lane   dans  "Le Risque moral et la régulation des systèmes financiers". 

Tout en reconnaissant que :


lors des débuts d'un marché de risques,  il peut se produire des troubles spectaculaires :  l'appréciation du risque  ne repose pas sur assez d'expériences, les contrats n'ont pas prévu  toutes les possibilités d'abus,  on n'a pas trouvé  l'arbitrage optimal entre la rivalité et la coopération


Nous y concluions que 


le risque moral  ne pose pas de problème propre insurmontable dans un régime de liberté des contrats, qui justifierait une intervention... de l'État,


notamment parce que


La réglementation est... nécessairement plus pauvre en information que le contrat.


A l'inverse,


L'étude concrète des contrats de partage des risques  au cours de l'histoire, d'autant plus riche  que la liberté des contrats  était alors plus grande, peut donner des idées sur la manière dont les problèmes du risque moral  ont été traités dans le passé,  et dont on peut les traiter à l'avenir.


En effet,  seuls les gens directement concernés  peuvent connaître le "bon" compromis entre solidarité et responsabilité étant donné la situation,  et inventer les procédures de contrôle  qui permettront  d'y réduire au minimum la prise de risques excessifs. 
En conséquence,  toute ingérence extérieure accroît le risque moral,  parce qu'elle ne peut qu'empêcher la recherche et l'invention des meilleures solutions pour l'atténuer,  parce qu'elle traduit une ignorance majeure des problèmes spécifiques qu'il représente,  et qu'elle introduit dans les choix des considérations étrangères  à leur résolution.


Quiconque a réfléchi à la gestion du risque peut comprendre cela :  c'est donc une énigme  que  tant de gens  puissent voir dans l'État,  a fortiori dans une législation forcément ignorante des situations particulières,  une solution que la liberté des contrats n'aurait pas permis de trouver aux problèmes de l'assurance-maladie. 
Comme tout le monde  peut reconnaître que de telles solutions passent par la responsabilisation des preneurs de risques et par la prévention des imprudences résiduelles,  il faut en conclure  que certains croient  l'État capable  de se substituer avantageusement  à la coresponsabilité  et au contrôle résiduel par les responsables ultimes.
Il s'agit donc de montrer que cette intervention ne peut au contraire que détruire l'information nécessaire  et infliger aux responsables ultimes la charge supplémentaire de gaspillages incontrôlés.



II - Dans la mesure où elle force  les autres à subir  ses propres conséquences,  la décision dite publique  ne peut que compromettre  la régulation des systèmes de solidarité face au risque


Pourquoi croit-on que l'État,  ou plutôt les hommes de l'État,  pourraient mieux  résoudre  les problèmes de la gestion du risque que ne le font la coresponsabilité  et le contrôle résiduel par les responsables ultimes ? 
Pourquoi n'admet-on  pas  que le consentement au contrat  est le seul moyen de régulation possible d'un système d'assurances ? Sur quoi repose  cette croyance  suivant laquelle l'Ersatz  du contrôle  étatique  pourrait régler les problèmes au-delà de ce qui paraît humainement possible ?


La première source d'erreur est apparemment une omission ;  c'est celle des économistes mathématiciens,  qui comptent dans leurs rangs certains des théoriciens de l'assurance les plus réputés, et  qui traitent l'État,  littéralement,  comme un "deus ex machina" : en effet,  ils ne décrivent pas  les actes des hommes de l'État  comme ils le font  des autres personnes,  c'est-à-dire  en termes de projets personnels,  et de prise en compte des contraintes et  des conséquences pour eux  de leurs décisions.
Au contraire,  ils les traitent,  ces hommes de l'État,  comme si ceux-ci pouvaient tout faire,  sans se demander  comment ils accèdent  à leurs positions de pouvoir et quelles limites  la société politique  oppose à l'arbitraire de leurs choix.  Seuls les théoriciens des choix publics le font  en partie,  mais pour leur part sans décrire les effets de la rivalité politique  jusqu'au bout de l'équilibre final prévisible. 

la question qui est...cruciale en l'espèce, c'est de savoir 
si  les hommes de l'État
ont intérêt  à s'informer, et de quoi, 
dans la situation institutionnelle qui est la leur.


Cette première omission des théoriciens conventionnels de l'assurance  se renforce d'une autre,  qui consiste  à présenter le plus souvent au départ l'information comme si celle-ci était gratuite.
Ils raisonnent même souvent comme si "on pouvait connaître"   les jugements de valeur et les coûts tels qu'ils se forment dans la tête des gens, allant jusqu'à en donner une "représentation mathématique",  ce qui contribue à faire perdre de vue  que seule l'action peut les révéler. 

Il considèrent sans doute  que "l'État" pourrait sans peine "tout savoir" de ce qu'"il" a besoin de connaître  parce qu'"il" peut forcer n'importe qui à "lui" livrer l'information et,  à défaut, les moyens de l'acheter. 


Or,  la question qui est justement cruciale en l'espèce,  c'est de savoir  si  les hommes de l'État  ont intérêt  à s'informer,  et de quoi,  dans la situation institutionnelle qui est la leur.

Dès que l'on veut bien examiner sérieusement  les conditions dans lesquelles se prend la décision publique,  on s'aperçoit que c'est un contresens que de considérer l'État comme pratiquement omniscient,  puisqu'on doit conclure au contraire  que lorsqu'elle est  publique,  la décision est forcément moins bien informée que si elle était privée :  en effet, le décideur dit "public",  par définition,  est celui qui peut forcer les autres  à subir à sa place les conséquences de certaines de ses décisions propres ;  il est donc  dans cette mesure  institutionnellement irresponsable.

on ne va pas agir comme si on devait subir
les conséquences de ses actes
si on ne s'attend pas à les subir effectivement

A ceux  qui se récrient,  répondant que sa formation,  son recrutement  et son éthique du bien commun rendent au contraire  le décideur "public" plus responsable  que n'importe qui,  on doit rappeler  que la responsabilité  et  l'irresponsabilité  sont d'abord des relations réelles :  on subit les conséquences de ses actes,  ou on ne les subit pas ;  la disposition d'esprit qu'on  associe  à l'une et à l'autre  ne décrit que leurs effets sur le comportement. 
Il faut donc  admettre  - et c'est un aspect de ce que Ludwig von Mises  rappelait à propos de la prétendue planification centrale  en disant  qu'on ne peut pas "jouer au marché" -  qu'on n'est pas responsable... si on n'est pas responsable :  c'est-à-dire  qu'on ne va pas agir comme si on devait subir les conséquences de ses actes  (donc chercher à les connaître  et à les améliorer)  si on ne s'attend pas à les subir effectivement. 
Que l'on s'attende ou non à ce que ce lien existe entre nos actes et leurs conséquences  est un déterminant objectif de nos choix,  qui ne peut pas plus  manquer d'affecter leur réalité  que deux et deux ne peuvent faire autre chose que quatre. 
Et si on supprime ce lien,  on détruit la régulation sociale, parce qu'on s'attaque à ce que les théoriciens des systèmes appellent une boucle de rétroaction,  où celui qui agit s'informe des effets de son action  pour la corriger et l'améliorer.

Dans la mesure où ils ne subissent pas les conséquences de leurs actes,  les décideurs publics  n'ont pas d'intérêt réel à résoudre les problèmes, a fortiori s'ils peuvent tirer prétexte  de leur persistance pour développer leur pouvoir,  et ils n'ont pas non plus intérêt à s'informer à la hauteur de l'enjeu pour la société,  puisque l'enjeu pour eux  est singulièrement différent de ce qu'il est pour les autres.


on ne saurait dire que le citoyen
contrôlerait quoi que ce soit
d'un système étatisé de partage des risques :
sa raison d'être est au contraire de le priver... 
de son pouvoir de décision en la matière


La nécessité  de se faire  élire  passe encore pour limiter l'irresponsabilité des certains hommes de l'État, mais  elle en concerne une proportion toujours plus faible,  et le "droit de vote"  n'a aucune conséquence pratique pour l'individu :  cela n'a rien à voir avec la responsabilité à 100 % et le contrôle total de ses choix par un propriétaire. 
Par conséquent, on ne saurait dire que le citoyen contrôlerait quoi que ce soit d'un système étatisé de partage des risques :  sa raison d'être est au contraire de le priver,  en tant que contribuable,   de son pouvoir de décision en la matière.  En outre la règle majoritaire peut impliquer  un postulat de propriété collective de tous par tous  qui érigerait au contraire l'irresponsabilité en principe.

C'est pourquoi les occasions ne manquent pas de constater  qu'en effet,  malgré leur prétention technocratique à tout savoir mieux que les autres,  les hommes de l'État en réalité savent rarement ce qu'ils font.


les politiques  et les institutions ont bien d'autres effets
que ceux que leur prêtent leurs promoteurs, 
c'est la leçon fondamentale de l'économie politique, 
on pourrait même dire  sa raison d'être principale


L'économiste observe tous les jours  qu'ils ne connaissent des effets réels de leurs politiques  que ce qu'ils veulent bien en connaître,  de sorte que  Michel Crozier pouvait dire  qu'


"une organisation centralisée est une organisation où le centre ne sait rien de ce qui se passe à la périphérie".


Les politiques  et les institutions ont bien d'autres effets que ceux que leur prêtent leurs promoteurs,  c'est la leçon fondamentale de l'économie politique,  on pourrait même dire  sa raison d'être principale  :  décrire  les effets  des politiques  et des institutions  que les politiques, irresponsables institutionnels,  ne voient pas. 
L'existence même du métier d'économiste,  et sa nécessité,   témoignent donc  des ravages  sur la conscience publique  de l'irresponsabilité institutionnelle qui affecte les hommes de l'État. 

En témoignent aussi les difficultés que l'économiste rencontre pour le faire comprendre,  car cette irresponsabilité institutionnelle explique aussi pourquoi,  de ce problème énorme,  l'opinion n'a qu'une conscience parcellaire et transitoire. 

En effet,  lorsque les hommes de l'État s'emparent de la prise de décision,  ils privent  les autres des occasions d'y penser,  et cela empêche de se rendre compte  à quelle point cette organisation pourrait être meilleure  s'ils ne s'en mêlaient pas du tout :  alors qu'ils ne sont pas obligés de s'informer à la hauteur de ses enjeux,  et que par conséquent ils ne le font pas, les hommes de l'État paraissent souvent être les seuls  qui réfléchissent  à l'organisation de la société puisqu'ils sont désormais les seuls à pouvoir agir.  Leur sentiment d'être les seuls à savoir ne leur vient que de ce qu'ils ont monopolisé le pouvoir de décision.
Et ce sentiment de supériorité  tient aussi à leur irresponsabilité institutionnelle,  qui garantit qu'ils seront partiellement aveugles,  puisqu'elle les dispense de regarder en face  la plupart des pertes qu'ils infligent, aux autres,  par leur ignorance et leur méchanceté :  de sorte qu'ils ne sauront jamais à quel point ils se sont trompés,  ni à quel point les destructions que l'on constate  sont de leur fait.

C'est pourquoi on peut observer que si les problèmes insolubles s'accumulent - ce qu'on appelle les "problèmes de société",  et qu'on ferait mieux d'appeler les calamités de l'étatisme,  c'est  à proportion de l'ingérence qu'on a laissé exercer aux hommes de l'État :  parce que ceux-ci,  qui auraient le pouvoir de régler ces problèmes,  n'ont aucun intérêt réel à le faire,  et que s'ils ont ce pouvoir,  c'est pour l'avoir soustrait à ceux qui y sont confrontés.

Et ces destructions,  ils n'en mesurent pas plus l'ampleur  qu'ils ne s'en reconnaissent les auteurs. 
Il se trouve qu'à ce titre,  leur intervention introduit un facteur de ruine supplémentaire  dans la société   parce qu'elle viole les droits de propriété :  cela y introduit  le principe de la redistribution politique  où, par définition,  les puissants dépouillent les faibles  (sous prétexte ou non de "solidarité") ;  et cette redistribution politique-là,  en fait,  détruit tout ce dont elle s'empare : car ceux qui y opèrent sont prêts à y consacrer des ressources à la hauteur de l'enjeu,  que ce soit pour y prendre aux autres  ou pour leur échapper,  et ces ressources-là sont perdues pour la satisfaction des besoins humains - c'est la Loi de la Destruction Totale ou Loi de Bitur-Camember.

Par conséquent ceux qui attendent de l'étatisme une forme de régulation en vue d'un allègement des charges se trompent du tout au tout :  les hommes de l'État qui s'emparent ainsi de la décision sociale ne peuvent qu'y semer le désordre,  et  détruire la richesse dont ils s'emparent.



III - Comment l'intervention de l'Etat détruit l'assurance-maladie

L'assurance-maladie  étant un système  organisé de solidarité face au risque,  ce qui peut empêcher un système d'assurance-maladie de fonctionner,  c'est l'irresponsabilité : 
en l'espèce,  lorsqu'on sait  qu'à certaines conditions  on pourra faire payer ses soins par d'autres,   on a tendance non seulement à ne plus y regarder à la dépense,  mais à moins faire attention à son hygiène  parce qu'on sait qu'on pourra se faire soigner aux frais des autres :  c'est ce qu'on a appelé le risque moral. 
Des théoriciens de l'assurance en ont parfois déduit  qu'une assurance-maladie purement privée ne saurait fonctionner,  parce qu'elle n'attirerait que les mauvais risques, les bons risques  la quittant parce qu'ils sont lassés de payer pour les autres des primes d'assurance croissante - ce qu'on a appelé la contre-sélection.  Et il ne s'agissait pas là  que des économistes mathématiciens  qui s'illusionnent sur les bienfaits  supposés de la "régulation"  étatique,  mais de grands  économistes du laissez-faire comme Ludwig von Mises,  qui affirmait que l'assurance-maladie  était impossible.


l'irresponsabilité ne peut pas croître indéfiniment
dans un système où les responsables
peuvent refuser de payer pour les irresponsables.

Leurs conclusions ne correspondent pas ce qu'on observe dans la réalité de l'assurance vraiment libre :


- on n'y trouve pas de contre-sélection parce que ce sont les plus prévoyants, les plus raisonnables  qui s'assurent ; 

- les calculs des actuaires permettent d'intégrer à un contrat d'assurance-maladie un élément d'épargne-retraite  transférable en vue des plus grandes dépenses occasionnées par le vieillissement.  

- et on y résout  le problème du risque moral  parce qu'on y invente les manières d'assurer qui réduiront celui-ci  jusqu'à ce que le contrat puisse être conclu - et, sur un marché libre, il l'est effectivement :

en ajustant la prime d'assurance  d'après le risque qu'encourt réellement l'assuré
en imaginant des clauses qui favorisent  la modération et la prévoyance de sa part :  typiquement,  clause de franchise et de co-paiement au-delà de la franchise,  mais aussi clauses d'annulation de garantie  en cas de prise excessive de risque,  et en matière d'assurance-maladie clause de visites médicales  et de traitement régulier des affections pouvant s'aggraver.

Contrairement au discours convenu,  donc,  ce n'est pas sur un marché libre  que le risque moral pose des problèmes insolubles,  et il n'y engendre pas  la dérive des dépenses :  il peut seulement y empêcher la couverture de certains risques,  la conclusion de certains contrats entre les assureurs et leurs éventuels clients... et cela seulement tant que la créativité  des juristes  à la recherche de leur  intérêt commun n'aura pas inventé de contrat qui permette d'assurer à son tour ce risque-là.

Le risque moral  n'y entraîne donc pas  cette hausse indéfinie des charges qu'on observe dans les systèmes publics,  parce que son parasitisme y meurt  en expulsant son hôte,  bien avant de pouvoir le tuer :  l'irresponsabilité ne peut pas croître indéfiniment dans un système où les responsables peuvent refuser de payer pour les irresponsables.


Une telle obligation porte déjà  atteinte  à l'instrument principal de régulation d'un système  de solidarité face  au risque  et en réalité le seul possible,  le Droit du payeur de refuser son argent


Nous avons vu  le contresens de ceux qui prêtent à la décision publique  des vertus supérieures de régulation.  C'est ici l'occasion de mentionner la seconde pétition de principe des partisans de l'étatisme, à savoir que  tout le monde devrait être assuré contre la maladie.
C'est cette pétition de principe-là  qui les conduit à conclure  que l'État devrait intervenir,  parce que l'effet naturel du risque moral n'est que de limiter l'assurance.

Or,  lorsque l'assurance  est obligatoire,  le ver de l'irresponsabilité imposée est déjà dans le fruit de la régulation :  l'État force déjà les responsables à payer pour des irresponsables,  et cette contrainte porte déjà  atteinte  à l'instrument principal de régulation d'un système  de solidarité face  au risque  et en réalité le seul possible,  le Droit du payeur de refuser son argent, de ne le donner qu'aux conditions  qu'il a approuvées.

Ce qui suit décrit l'évolution spontanée,  non délibérée,  d'un système d'assurance-maladie  viable parce que réglé par le consentement  vers une destruction de plus en plus rapide,  à mesure  que les hommes de l'État empêchent sa régulation et y multiplient les gaspillages  en y imposant leurs choix,  par nature irresponsables,  à la place des payeurs ultimes.
Cette évolution,  il va de soi :

qu'elle ne décrit que les effets nécessaires de l'étatisme,  à partir du moment où on admet le principe de l'intervention de l'État,  et aussi longtemps qu'on n'a pas admis que cet étatisme est facteur de désordre et non source de régulation ;
et qu'en conséquence,  dans la réalité l'idéologie,   les exemples étrangers  et autres circonstances historiques  ont pu conduire les politiques  à en inverser ou à en sauter les étapes :  les choix  étatiques ne sont que partiellement contraints,  même si le rôle de l'économiste est de décrire l'effet de ces contraintes.  Par exemple,  ce qui a saboté la régulation  des dépenses  aux Etats-Unis,  c'est le contrôle  des salaires lors des périodes inflationnistes, qui a poussé les employeurs  à développer artificiellement les  "avantages sociaux",  par ailleurs  exemptés de l'impôt sur le revenu.

Cependant,  ce développement théorique a l'avantage  de montrer l'irresponsabilité  institutionnelle dans ses oeuvres aveugles,  et de faciliter  l'interprétation de la situation suisse,  qui sert d'occasion à la présente démonstration.

dans sa détermination à faire  une politique  de Gribouille, 
l'opinion a déjà les pieds dans l'eau, 
elle va s'enfoncer plus avant

La pente savonneuse  de l'irresponsabilité  croissante


1 - Lorsqu'on est obligé  de s'assurer  mais peut choisir son assureur,  la dérive  des dépenses qui en résulte  est lente,  parce qu'on n'est pas loin du système optimal  que l'État vient d'interdire,  mais elle se produit quand même. 
En effet,  les assurés de force  ne ressentent aucune loyauté  à l'égard du système,  et en outre  s'ils abusent  l'assureur  ne pourra  pas indéfiniment menacer de  leur retirer  sa garantie :  il faut bien qu'ils le soient, assurés,  et  l'État devra s'en mêler s'il ne trouve personne pour les garantir, et  s'il veut éviter de revenir en arrière.

L'obligation de s'assurer ayant déjà déclenché  la dérive des dépenses,  tant qu'on n'a pas renoncé  au contresens  d'attribuer à l'intervention de l'État une vertu régulatrice,  toutes  les difficultés à venir  vont inspirer de nouveaux appels à l'État, dont les interventions cumulées introduiront toujours davantage  d'irresponsabilité et de gaspillage :  dans sa détermination à faire  une politique  de Gribouille,  l'opinion a déjà les pieds dans l'eau,  elle va s'enfoncer plus avant.

2 - La prochaine intervention de l'État,  on le devine,  pourra être d'obliger les assureurs  à assurer ceux dont ils ne voudraient pas,  ou les assurer  à leur place  - c'est-à-dire,  dans les deux cas,   forcer un contribuable à payer. 
Ce faisant,  comme disait Frédéric Bastiat,  il déplace la responsabilité :  le responsable ultime,  le payeur final n'est plus seulement  l'assuré,  c'est aussi le contribuable,  et le contribuable est par définition impuissant :  on a violé  la règle d'or de la solidarité durable :


éviter toute règle qui forcerait le preneur ultime de risque,  le garant de la solidarité,  celui qui paiera les pertes,  à assumer les risques sans aucun pouvoir de contrôle.


Et dans cette mesure,  on ne peut plus lutter contre le risque moral :  on le rend au contraire en partie obligatoire.  Parce que les hommes de l'État sont irresponsables,  et que leur intervention prive de leur pouvoir de décision ceux qui ne le sont pas.  De sorte que plus l'État intervient pour soi-disant  "limiter ses effets", et plus il le développe.  

3 - Les assureurs avaient calculé  leurs primes dans un système régulé,  et voilà que cette régulation est compromise :  certains abusent du système   et on les force à payer quand même. 
Ils  demandent une contrepartie pour ces obligations,  et d'ailleurs  voyez leurs pertes qui s'accroissent,  qui obligent à augmenter les primes et pourraient bien montrer que l'État a eu tort  de les réglementer.
Cette contrepartie peut prendre la forme  d'une subvention,  ou d'une extension de la prise en charge de ceux-qui-ne-peuvent-pas s'assurer.  On pourra camoufler la subvention sous la forme d'une garantie de l'État  ou d'un monopole réglementaire  sous prétexte  de ne garder que les "bons" assureurs  et de leur imposer  de "bonnes" règles de gestion.  
Ces nouvelles atteintes à la concurrence réduisent encore le pouvoir du payeur final,  et développent le parasitisme :  elles accroissent  le  risque moral  et avec lui les gaspillages  et  la dérive des dépenses.

4 - Une fois  qu'on a admis que les uns soient forcés de payer pour les autres,  dans un contexte  de dérive des dépenses,  les demandes de redistribution  vont se multiplier

Les premiers  à  réclamer cette redistribution seront les mauvais risques,  ceux qui en conséquence doivent payer les primes les plus élevées.  Et ils obtiendront des hommes de l'État qu'ils  les subventionnent aux dépens des autres, en interdisant aux  assureurs d'ajuster les primes d'assurance  aux risques qu'ils représentent  réellement  (leur accordant ce privilège  sous prétexte de... "non discrimination").

On peut alors dire d'ores et déjà que  l'intervention de l'État interdit aux assureurs de faire leur métier :  en les empêchant  d'identifier les risques,  pour  transformer  au plus près  la petite probabilité d'une grosse perte  en grande probabilité  d'une petite perte.  Les risques  sont la matière première  des assureurs  et les empêcher d'en tenir compte,  c'est comme si on obligeait des constructeurs automobiles  à utiliser n'importe quelle tôle,  sans avoir le Droit d'estimer ses caractéristiques,  au moment d'en faire des pièces. 
Et bien entendu  l'intervention de l'État  détruit aussi l'intérêt d'un système d'assurance,  puisqu'elle y interdit  la recherche  des solutions qui permettraient  d'ajuster  l'organisation aux  situations concrètes,  réduisant au minimum  la prise de risque  et  le prix qu'on doit payer pour  couvrir celui-ci.

5 - Toujours  imbus de l'idée  magique de demander à  la force publique  d'"abaisser les coûts" parce qu'elle peut prendre aux autres,  unilatéralement et impunément,  les  organisateurs du système  vont  désespérément tenter  de traquer les gaspillages  là où justement ils ne se trouvent pas :  dans  les  disciplines du profit et de la concurrence qui poussent encore  les assureurs  à  rechercher au plus près  l'accord  avec leurs  clients  et la meilleure   manière de réduire les coûts. 

Puisqu'il  interdit désormais  de différencier suivant l'âge et le sexe, et impose  un statut "non lucratif"  à ses caisses d'"assurance",   c'est à peu près  l'état où le système suisse d'assurance-maladie se trouve aujourd'hui. 
Si ordonné qu'il puisse encore paraître,  si bon marché qu'il soit  par rapport au système français,  il n'est plus qu'à moitié  un système d'assurance,  et sa régulation n'est pas assurée.  On peut donc s'attendre à ce que sa dérive étatiste se poursuive,  et à ce que les gaspillages s'y aggravent en conséquence.

La proposition la plus inquiétante pour soi-disant "abaisser les coûts"  consiste à supprimer toute concurrence  en imposant  le monopole d'une caisse unique  :  cela achèverait de détruire  la régulation du système  en niant totalement  le Droit  du payeur de refuser son argent  - de l'ex-assuré  devenu assujetti,  parce que  ce ne serait plus  de l'assurance,  mais  un  système communiste dans son principe,  que plus aucune règle n'empêcherait en principe  de voler et de redistribuer  suivant des  critères politiques.


A partir d'une atteinte  initiale à la régulation, l'assurance-maladie  qui subit l'étatisation dérive donc progressivement d'un système de solidarité vraie,  où tout le monde peut théoriquement y trouver son compte - c'est le véritable bien commun -  à un système  de pseudo-"solidarité" à la française,  de pure  redistribution politique où les puissants exploitent les faibles.
Ceci développe les mécanismes  de la destruction totale,  qui dissipent les butins de cette redistribution dans les efforts faits pour s'en emparer.  Ces pertes,  s'ajoutant à la dérégulation de l'assurance,  accélèrent la dérive des dépenses,  conduisant à réclamer plus d'intervention encore. 


La pseudo-solidarité  à la française 
ne mérite absolument pas le nom d'assurance... : 
le système français refuse de reconnaître
 jusqu'à l'existence du métier d'assureur,
et de pratiquer aucune de ses techniques

Ces gaspillages  peuvent prendre des formes diverses,  de sorte que leur origine demeure cachée à la plupart des gens :  si le décideur  est forcé à toute occasion de se faire prédateur s'il veut éviter de devenir victime,  c'est aussi  à tous les niveaux  de la dépense  que l'irresponsabilité institutionnelle engendre une fausse perception des coûts,  de sorte qu'il est  impossible d'en tenir compte ni même d'en mesurer une bonne partie.
Deux  exemples :  dans la mesure  où le contribuable  ne peut pas refuser de payer,  il ne peut récupérer une partie de son argent que s'il réclame le plus possible de remboursements ;  quant au gestionnaire  d'hôpital  qui se soucie d'économiser, il ne fait qu'entretenir le laxisme de ceux qui n'en font pas.
Et on ne recensera jamais,   au titre des destructions  qu'engendre le système,  les efforts en temps et en argent que l'un et l'autre auront dû  consentir  pour obtenir une part de la subvention.
C'est pour cela que tant de gens  imputent à d'autres causes  ("le progrès technique"  qui, partout ailleurs,   abaisse constamment les coûts de production)  la hausse des charges induite par l'étatisation de l'assurance-maladie.

La pseudo-solidarité  à la française ne mérite absolument pas le nom d'assurance,  puisque  ses dirigeants ne se soucient aucunement de reconnaître,  encore moins d'évaluer les risques :  le système français   refuse de reconnaître jusqu'à l'existence du métier d'assureur,  et de pratiquer aucune de ses techniques.  Dans ce système communiste,  les assujettis  vivent au jour le jour ;  ils paient des impôts  sans rapport aucun avec  l'espérance de perte  associée  à leur état de santé,  et reçoivent des prestations  sans rapport aucun avec  ce qu'ils ont payé.

On peut aller beaucoup plus loin dans la destruction de la liberté,  de la responsabilité,  et de la production,   mais dans cette dérive-là,  l'assurance  n'est plus qu'un souvenir pour spécialistes :
Cette  dérive,  je l'ai décrite  dans  Le financement public,  piège pour les professions libérales. 


Références


Recueil de textes de Ludwig von Mises, par Hervé de Quengo
"Les dangers de la réglementation : une approche par les processus de marché" par Israel Kirzner
"Laissez-faire",  article dans Liberpédia
Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas,  par Frédéric Bastiat
"Political Welfare is pure Waste / Redistribution = dissipation", par François-René Rideau

Santé publique, santé en danger,  étude du Professeur Jean-Luc Migué pour l'Institut Turgot
Les péripéties de la législation suisse sur Wikipédia
"De la santé à la maladie : une approche libérale de la santé",  conférence du Dr Guy-André Pelouze
Intervention de Daniel Laurent (Institut Montaigne) au colloque sur la santé
Intervention d’Agnès Verdier (IFRAP) au colloque sur la santé

 



Ecrit par François Guillaumat
Le : 22/06/2006

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