
L’un des objectifs affirmés de l’Union Européenne, ces dernières années, a été de relever les défis nés de la globalisation et du passage à une ère d’économie de la connaissance. La « stratégie de Lisbonne », formulée en mars 2000, énonçait même une volonté de faire de l’Union en ces domaines la zone « la plus dynamique et la plus compétitive du monde ». Force est de constater que, à l’heure actuelle, nous sommes très loin du compte. Certains ont incriminé l’absence d’incarnation de ce qui s’est trouvé énoncé ainsi par une personnalité forte susceptible de créer un effet d’entraînement. D’autres ont évoqué l’absence de définitions claires et la faiblesse des moyens financiers dégagés pour la mise en œuvre et la concrétisation d’éventuels projets. D’autres encore, ont parlé de l’interruption de l’avancée de l’Europe politique depuis le rejet du traité constitutionnel par les électorats français et néerlandais en 2005. Nous évoquerons ici une autre piste : les insuffisances de la liberté d’entreprendre et d’innover au sein de l’Union, et les lacunes dans la compréhension de la reformulation profonde que connaît aujourd’hui l’économie mondiale. Et nous disons que sans revenir sur ces insuffisances et combler ces lacunes, les maux et les difficultés ne feront que s’aggraver.
La première dimension des choses s’est trouvée révélée pleinement au cours des récentes semaines par le bais d’une controverse venue entourer le projet de « traité simplifié ». Nicolas Sarkozy a obtenu de ses partenaires que toute référence à la « concurrence libre et non faussée » soit omise. Et il a fait rédiger un ajout : « Dans ses relations avec le reste du monde, l'Union affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts, et contribue à la protection de ses citoyens ». Les dirigeants du Royaume Uni se sont émus de ce qui leur paraissait ressembler à l’ouverture explicite à des tentations protectionnistes. La porte-parole de la Commission, Pia Ahrenkilde Hansen, a assuré qu’il n’y aurait « pas de retour en arrière » pour ce qui concerne les politiques de concurrence de l’Union. Dans un article récent publié par le Figaro, Mario Monti, ancien Commissaire à la concurrence, a tenu, lui, à bien montrer que la « concurrence non faussée» visée par le Président français n’avait de toutes façons rien à voir avec « une jungle sans règles où sévirait la loi du plus fort », concernait seulement le « marché intérieur », et constituait, bien maniée, un « outil « permettant aux Européens de « contribuer à une régulation mondiale ».
Très peu de voix se sont fait entendre venant exposer ce qui aurait dû l’être immédiatement : à savoir que, loin d’être un moyen d’avancer vers davantage de compétitivité, la « concurrence non faussée » dont la Commission se fait la gardienne et que défend Mario Monti est un handicap et une menace : elle renvoie à une idée de la concurrence qui n’a jamais existé que dans les livres, ignore les processus qui font le marché et, parmi eux, ce que Joseph Schumpeter appelait « destruction créatrice », et ce qu’Edmund Phelps appelle « dynamisme ». Elle sert de prétexte pour traquer les « risques » nés de « positions dominantes» sans permettre discerner qu’une entreprise radicalement novatrice dans l’économie contemporaine peut fort bien, précisément parce qu’elle est radicalement novatrice, se retrouver en position dominante, voire, transitoirement, en situation de monopole. Elle permet de « bénir » des fusions et d’en interdire d’autres au nom de « procédures de décisions » plus ou moins obscures. Rien là, vraiment, de quelque côté qu’on regarde, qui ressemble à la liberté d’entreprendre, et rien qui soit propice à la création, tout particulièrement dans l’époque où nous sommes. Ce qui nous conduit à la seconde dimension des choses.
Croire que la concurrence a besoin de réglementations décrétées d’en haut et de gardiens armés d’un dogme conduisait déjà à des illusions délétères en l’ère industrielle : celles qui ont guidé toutes les tentations planistes et dirigistes qui jonchent le vingtième siècle. Persister dans cette croyance en l’ère post-industrielle en laquelle nous sommes entrés ne peut que mener vers le désastre et le déclin. La globalisation actuelle n’est pas simplement le retour à un commerce et à des circuits de production planétaires : elle est dématérialisation des procédures économiques, des circuits financiers et de la création de valeur. Elle n’est pas simplement impossible à réglementer et à diriger : elle fait que les zones du monde où on prétendrait la réglementer ou la diriger risquent d’être les zones du monde qu’elle contourne ou délaisse. La « connaissance » dont il est question est au cœur de la dématérialisation, fait que le capital essentiel aujourd’hui est le capital intellectuel et humain, et inclut en ses paramètres quelques données simples et, entre autres, que nul ne sait à l’avance ce qui sera créé, nul ne sait par qui sera créé ce qui sera créé, et nul ne sait quels changements pourront découler de la création.
Avant la mise au point d’internet, nul, par définition, ne pouvait imaginer ce que serait internet. Avant que les microprocesseurs ne soient mis au point, nul ne pouvait imaginer ce que seraient et ce que permettraient les microprocesseurs. Et le même raisonnement vaut pour la finance que les microprocesseurs et internet ont rendu possible, pour l’intelligence artificielle, pour les logiciels, pour la réalité virtuelle, pour le génie génétique. Ce dont l’Europe a besoin, aujourd’hui plus que jamais, ce n’est pas de dirigeants charismatiques, de plans, de projets grandioses, de déclarations d’intentions ou de régulateurs célestes, c’est de redécouvrir ce qui a fait, autrefois, du territoire européen un territoire de fécondités. Non pas les idées planistes ou dirigistes, non pas les idées selon lesquelles sans un Léviathan ou ses séquelles l’homme serait un loup pour l’homme, mais les idées de contrat, de société de droit, de liberté créatrice. Deux penseurs, en particulier, mériteraient de voir leurs œuvres lues et relues en détail : Karl Popper et Friedrich Hayek. Popper a expliqué en des pages lumineuses ce qu’est la « société ouverte », une société où chacun doit être pleinement libre de quêter ses propres fins comme il l’entend avec pour seule limite le respect de l’égale liberté des autres. Hayek a expliqué que la concurrence était processus de découverte de l’inattendu et que seule une société où le processus de découverte est libre de fonctionner peut voir émerger la découverte. Plutôt que de lire et relire Popper et Hayek, il semblerait qu’on relise en Europe les écrits des néo-classiques, à qui on doit l’idée de « concurrence pure et parfaite » qu’affectionnent les dirigistes, et les ouvrages de Keynes et de ses disciples. On pourrait rappeler que Keynes disait que ses idées pourraient trouver leur application bien davantage dans des sociétés dépourvues de liberté, et qu’il ajoutait que dans le long terme, « nous serons tous morts ».
Sans même parler de faire d’elle la championne du monde, ce qui serait un très vaste programme, on pourrait dire que l’Europe ne pourra être compétitive et dynamique dans le futur économique qui s’esquisse que si elle redécouvre ce que Hayek appelait la « constitution de la liberté » : non pas un texte constitutionnel, mais les simples constituants de ce qu’est la liberté. On pourrait dire que l’Europe n’échappera au déclin qui la menace qu’en redécouvrant tout à la fois ce que c’est qu’être une « société ouverte », et ce qu’est effectivement la concurrence.
Ecrit par Guy Millière
Le : 31/08/2007
2 Contributions
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04/09/2007 André
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| L'Europe, zone la "plus compétitive" du monde ? |
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Bonjour Monsieur Millière, |
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06/09/2007 André
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| L'Europe, zone la "plus compétitive" du monde ? |
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Je tiens à vous dire que je partage avec vous beaucoup d'idées notamment votre appui à la politique de Walker Bush en Irak mais en matière économique je suis plutôt de sensibilité démocrate chrétienne. |